Pas une momie, un spectre !

Un spectre hante les Imaginales

À vous tous qui avez ma plus profonde sympathie
et à qui je suis disposé à offrir mes excuses
pour vous avoir kidnappés dans cette fable
un peu acide.

Trois semaines avant la promulgation des résultats et avant même que je sache être parmi les six finalistes, Natach⅏ V⅏s-Deyres, l’une des jurées, me téléphone, tout heureuse : on décerne à Femmes d’argile et d’osier le grand prix du roman francophone aux Imaginales de 2019. Pour eux comme pour moi, c’est une surprise. Aussi cette surprise explique-t-elle que je ne fasse pas partie de invités prévus à Épinal, lieu des réjouissances, ni que l’éditeur ait le loisir d’orner mon roman d’un joli bandeau rouge-Goncourt.
Sept longues semaines plus tard, je décidai néanmoins de me rendre de mon propre chef et par mes propres moyens dans la commune spinalienne.
Ce même week-end, je m’étais engagé à participer à un salon des littératures policières à Sens (histoire de remonter les bretelles à Thilliez et son Pimancont, en vérité Pimançon, hameau voisin du mien, où il situait une scène de Sharko). De plus, y participait à ma demande l’ami Laurent Whale, que j’hébergerais dès le vendredi soir et pour lequel je m’étais mis en frais d’une bouteille de pur malt local. Bien que les dates des deux événements coïncident, jamais je n’avais songé avoir à faire avec les Imaginales. Je pouvais très bien effectuer un saut à Épinal et revenir à temps pour honorer l’invitation à ce prometteur Escargot noir hissé par sa seule force à l’étage du marché couvert dont les portes ouvraient le samedi à 14 h.
Je pris la route le mercredi en fin de journée. Je roulai vivement et arrivai chez ma logeuse, une charmante veuve que je connaissais pour être venu deux fois chez elle, il y a une décennie. La dame se réjouit de me revoir. Je lui expliquai l’honneur qui m’était fait, elle fut très flattée de constater qu’à l’hôtel que le festival avait pour habitude de réserver aux auteurs, je préférais sa compagnie. Ému qu’elle en soit charmée, je lui tus la vérité. J’étais, il est vrai, également très heureux de la revoir.
À l’époque de mes deux séjours à Épinal en tant qu’éditeur, je m’étais résolu à entrer par effraction dans ce milieu, armé de mon pauvre rossignol de papier que sont les fascicules. Les frais d’essence, de stand et de logement pour quatre jours se révélant conséquents en regard de ma trésorerie d’alors (non qu’ils le fussent moins aujourd’hui), j’avais cherché en dehors de la ville ; j’avais déniché ce gîte, à 20 km, pour une somme très honnête qui incluait un copieux breakfast atténuant les affres de la faim dans la journée. Je ne pouvais alors me permettre de suivre quiconque au restaurant et il n’était pas question de laisser mon stand désert. Néanmoins, de ces deux occasions, je revins avec un butin de rencontres et d’amitiés, avec une confiance en moi et une ardeur de travail qui, à peine dix ans plus tard, me valent ce prix du roman francophone.
Le lendemain matin, j’allai au salon. Je retrouvai la très grande tente blanche dressée dans le parc, sur la rive de la Moselle. J’y entrai, le parquet était toujours aussi sonore. Je vis les collègues éditeurs s’affairer sur leur stand – emplacements qui formaient le pourtour de l’espace tandis qu’au centre avaient été disposées les tables où les auteurs invités disparaissaient derrière leurs œuvres. Je reconnus bien des visages.
Quel chemin ai-je parcouru, me dis-je avec une fierté légitime, d’être aujourd’hui de celles et ceux qui comptent dans le milieu de l’Imaginaire, après seulement trois romans publiés. Et pour une histoire qui, je le reconnais, s’éloigne des terres labourées par ces artistes émérites, cette délicieuse et inventive fantasy, ces pastiches victoriens, ces blafards à canines, zombies et Cthulhu, ou cette hard-sf située sur la planète Scrivener. Le jury, l’esprit curieux, en a décidé ainsi à mon insu : merci Natacha, Annaïg et les autres que je ne connais pas encore.
La foule arrive, les auteurs dédicacent à tour de bras, quelle effervescence, quelle joie ! Les lycéens tournent et s’abattent comme des étourneaux sur les groseilles, les piles de livres s’amenuisent plus vite que les bénévoles ne peuvent fournir. Je fus véritablement très ému d’apercevoir des personnes que je n’avais pas revues depuis longtemps. Marie-Charlotte Delmas, par exemple, à qui je dois d’avoir rencontré Régis Boyer (homme que j’appréciais depuis fort longtemps, car je suis grand lecteur de Knut Hamsun). Elle et Jean-Luc Rivera m’ont, les tout premiers, témoigné leur intérêt : c’est grâce à eux, et au joyeux-joyeux marmotteux Brice Tarvel, que je rencontrerai plus tard tous ces écrivains et ces dessinateurs chez François Corteggiani ; c’est grâce à vous que je peux discuter et travailler avec Jean-Michel Nicollet, Caro et Caza, que je me retrouve invité chez Pierre Dubois et que j’ai tant de souvenirs, déjà, à peine accepté parmi tous ! Je vis Pierre Bordage, toujours flanqué de son double, Frank Borzage. J’observai un vigoureux Malpertuis peiner à tendre au lecteur, l’un après l’autre, les deux tomes de la biographie de Lovecraft traduite par ses soins. Quatre paires de solides tentacules lui eussent été d’une grande utilité. J’applaudis à la présence de Romain d’Huissier derrière sa trilogie hongkongaise : je lui dois d’avoir été introduit dans le milieu du jeu de rôle, où je compte maintenant les meilleurs de mes amis – ceux de Vierzon, Lyon ou d’Angers, Swal, Villacampa, et même Fantômette… Je vis Luce Basseterre, croisée dans de petits salons où grouillaient des auto-édités, heureux qu’elle s’en soit extirpée. Je vis des célébrités prises d’assaut par les lectrices blogueuses gourmandes de fantasy. Je vis Estelle Faye et bien d’autres habitués, de jeunes auteurs qui avaient engagé des frais de coiffeur et dont les livres étaient tous ornés d’un bandeau rouge répétant leur nom. Quelle fête ! Quelle défense de cette littérature qui nous est à tous très chère et, dit-on, si peu appréciée en France.
Et mes amis éditeurs ! Quelle joie de les revoir ici, moins brièvement qu’à Sèvres ! Je me précipitai de l’un à l’autre, ému. Celui-ci, où j’avais découvert les mémoires de Pietro Querini, navigateur italien du 15e siècle, naufragé aux Lofoten, à qui je fis croiser Jeanne d’Arc en route pour le pôle. Et cet autre, si désireux, m’avait-il avoué par mail, de me saluer ici, aux Imaginales. Tous ces acteurs d’un milieu dont je venais d’emporter les suffrages avec mon roman !
Mon roman, tiens. J’allais au stand de son éditeur et je le vis, avec sa belle couverture, à côté d’autres, tout aussi jolis que le mien. Je vis Melchior Ascaride et Nelly Chadour, Nathalie Dau et Sara Doke ; je vis Karim Berrouka, Sabrina Calvo, d’autres amis, Thomas Geha et Stefan Platteau ; j’en vis un grand nombre au cours de la journée, arpenter de long en large le plancher toujours aussi bruyant et cela me rappela la scène de patins à roulettes dans Les portes du paradis, mais aucun ne me vit passer et le soir venu je me retrouvai aussi seul que Kris Kristofferson, dans les ombres grises de la tente uniquement visitée par un vigile et son chien. Je profitai d’une brève absence de l’homme pour discuter avec l’animal, un bas-rouge aux oreilles pointues. La pauvre bête souffrait des babines ; je lui desserrai subrepticement la muselière. Elle m’en remercia.
« Demain », me dit-elle en entendant mon estomac grouiller, « je te garde un peu de mes croquettes.
— Je t’en remercie, lui dis-je. Le prix est doté. Dès que la municipalité m’aura rétribué, je t’enverrai un colis par Chron-os-post. »
Il jappa, je réfrénai sa joie en lui apprenant qu’il lui faudrait attendre trois mois au moins. Je l’entendis pousser un bref gémissement de dépit. Son maître revint, ils continuèrent leur ronde à travers le parc.
Le lendemain, je décidai de me manifester un tant soit peu. Je n’étais pas venu pour rien. Après tout, j’étais le lauréat et si, hier je trouvai un amusement à ce défaut d’organisation, non, à ce caprice non désiré dans l’élaboration de l’événement, je fus, éhontément sans doute, sensible à l’occasion manquée, à la maladresse conclue par l’absence du lauréat. Je comprenais bien que mon amertume passagère pèse peu en regard des multiples tracas générés par la mise en place d’un tel festival. Néanmoins, j’eus envie qu’on me voie. Bien célébré, un prix peut décider de l’avenir d’un écrivain. Élire un roman et l’ignorer – lui et son auteur – dans le même mouvement pourra paraître absurde. Ils ont leur prix, ils ont leur affluence, ils négligent le facteur humain, m’aurait doctement dit le chien du vigile – pour lequel, assurément, les mots facteur et humain acquièrent une tout autre résonance qu’à mes pensées passagèrement égarées sur une voie amère et fâcheuse.
Je vins donc sous la tente pour ma dernière journée, car il me faudrait prendre la route dans l’après-midi si je voulais honorer mon invitation à Sens et réceptionner comme il se doit Laurent Whale.
J’y vins, les y vis tous, plus sollicités encore que la veille, qui échangeaient entre eux, déjà, les souvenirs de leur première soirée passée ensemble (le soir, j’étais retourné chez ma charmante veuve après avoir dégusté une pizza dans un routier près d’une usine de papier). Je les enviai, assurément.
Je déambulai parmi la foule. J’entendis certains demander : Où est le lauréat. Qui est-ce ? N’est-il pas là ? N’a-t-il pas pu venir ? A-t-il été empêché ? J’entendis même : A-t-il décliné l’invitation ? J’eus beau m’arrêter et tenter d’expliquer, on ne m’entendit pas et de tous les pas résonnant sur le plancher seuls les miens ne produisaient aucun bruit.
L’esprit confus, j’en vis même qui tout comme moi n’étaient pas là. Je vis bière en main, Brice Tarvel et Danièle, et Serge Lehman et tant d’autres, je vis des Savanturiers errant comme autant de scaphandrionautes dans les brouillards de Vénus et formant un merveilleux ballet, je vis Guy Costes (ah non, je le vis, mais il était bien là !). Je vis même Green Tiburon et Harry Dickson, Scelerata, Diane d’Aventin et Sélénex, le capitaine Furioso et la Belle Gittan surgir çà et là avec une vivacité de feu follet ! Qu’ils soient ignorés me remua les sangs. Je m’emparai des livres des auteurs et les brandis dans un geste animé de plus de fièvre que j’en voulus mettre. Diable ! je tentais benoîtement d’être visible ! Je gigotai devant les organisateurs, je décoiffai Stéphanie Nicot, je tirai le nez d’un élu, je tourmentai les bénévoles — sans résultat aucun. Tout au plus prit-on pour du vent les moulins de mes bras et redouta-t-on la survenue d’un orage. Il est vrai que la tente s’agita, que le parquet craqua, que les gobelets de bière se couchèrent sur le comptoir de la buvette. Dans le parc, mon ami chien lâcha un rauque ouaf, je ne sus s’il me rappelait à l’ordre ou s’il m’encourageait. La tente se gonfla d’un vent fâcheux, les livres s’ouvrirent brusquement, les bandeaux portant le nom des auteurs vinrent se coller à moi tout à fait comme si j’en eus été déraisonnablement gourmand !
Me voici titubant, avançant les bras levés, aveuglé par les bandeaux comme une momie par ses bandelettes ! Je ne vois plus rien, je perçois des cris, des hurlements, la toile qui se tend, claque et se déchire, les armatures qui branlent, le vent qui renâcle comme un dragon mortifié d’être chèvre au piquet ! Je titube au hasard parmi la foule-houle, sens qu’on me frôle, on cherche ma main, on la prend, oh ! comme ce contact m’apaise ! Des doigts, j’écarte les bandelettes de mon store de papier, je coule un regard. Qui me tient ainsi ? Aux yeux de qui suis-je devenu apparent ? Je reconnais Magdala, mon héroïne d’argile et d’osier. C’est à mon tour d’être l’invisible égaré et c’est elle qui me porte secours, tout à fait le contraire de mon histoire ! Je lui en sais gré, elle me tire, elle me pousse dans le parc tandis que sur nos talons la Moselle grossit méchamment. Je titube et sème mes bandeaux-bandelettes en passant devant les projecteurs. Nous rejoignons mon automobile, je m’y réfugie, les cimes du parc oscillent, nous filons, je file de là vélocement, il est déjà 3 h, je dois être rendu avant la nuit pour accueillir le Whale à la maison !

§

Le samedi après midi, tandis que nous autres, auteurs, nous acheminons vers le marché couvert de Sens, la libraire, qui sait pour le prix et pour les Imaginales, m’informe qu’un orage a, la veille, grossi la Moselle et qu’une brusque crue a brièvement troublé le déroulement du festival, emportant même avec elle de paisibles ruminants qui paissaient en amont.
« Vous avez bien fait de ne pas en être, finalement, il y a eu quelques blessés, dont deux mordus par le chien d’un vigile. Mais ce n’est pas tout, ajouta-t-elle, on dit avoir aperçu, au plus sombre de l’orage, une sorte de momie d’une taille gigantesque, recouverte de bandelettes rouges, grandir et errer dans le parc. J’espère que nous ne serons pas importunés par une créature pareille ici ! »
Une momie ? Je trouvai la farce peu élogieuse envers son principal instigateur.
« Non, pas une momie, un spectre, affirmai-je en clin d’œil à Fritz Leiber. Un spectre hante désormais les Imaginales ! »

© Robert Darvel & Le Carnoplaste, mai 2019

Pas une momie, un spectre !

Sept pour un million

nouvelle parue chez imajn’ère en 2013. Disponible ICI

L’un de mes textes préférés. À la fin, j’écris ceci :

Merci à Jean-Hugues pour la bouquinerie,
à Julien pour le chat,
à Sylvie-Jeanne pour la péniche

et à E*** pour Fantômette.

Improbable naissance… J’avais été invité l’année précédente au festival ImaJn’ère par Jean-Hugues Villacampa car j’avais écrit une courte bêtise (Oops !… They did it again). Le festival se tenait encore dans la Tour Saint-Aubin. J’ai découvert des gens adorables et une ville très agréable ;  j’ai dormi pour la première fois de ma vie dans une péniche ; j’ai rencontré l’équipe qui me mènera à TRASH et NECROPORNO ; et le lecteur croisera même l’auteur des Pilleurs d’âmes… Et c’est cette année-là que j’ai rencontré une jeune femme vêtue de noir, énigmatique et… blonde. Plus que charmante.
Même madame Darvel, qui l’a rencontrée plus tard, l’a trouvée très jolie.
Bref.
J’ai été sollicité l’année suivante pour l’anthologie qui avait le « post-apo » pour thème. L’idéal était de prendre comme point de départ la « tenture de l’apocalypse » exposée au château d’Angers. N’ayant hélas pas pu la voir (le musée était fermé pour réfection), je suis parti du livre L’envers & l’endroit de Francis Muel.
Quelle merveilleuse incitation que celle d’écrire pour dissiper son ignorance sur un sujet !… En outre, j’y ai vu l’occasion d’évoquer la joie véritable d’avoir rencontré des personnes d’une si grande gentillesse. Si, par la suite tout cela se dissipait, l’instant restera noté ici.
L’histoire se passe précisément à Angers, les rues, les gens, tout est rigoureusement réel, et cette réalité se transforme en une… tenture. Fil après fil.
…[ Fantômette s’avança sur le seuil. Elle n’eut pas besoin de descendre la marche pour que je comprenne ce qu’elle avait voulu dire par il se passe quelque chose. Son vêtement noir, tout à l’heure encore intact, était comme passé au soleil ; il s’effilochait sans raison et les franges ainsi dénudées s’agitaient et se mêlaient aux fils d’Afrique du nord. Elle me regarda sans prononcer un mot. Machinalement, je levai la main pour ôter un fil écru, épais, qui s’était entortillé dans ses cheveux blonds. Je suspendis avec tact mon geste. Le fil sortait non pas de ses cheveux mais de sa tempe, passait par-dessus l’espèce de bandeau qu’elle portait et s’enfonçait sous la peau de l’oreille. Un fil de sautage de trame, en quelque sorte. […]  Je cédai à une impulsion soudaine et dis à Fantômette de rentrer dans la boutique. Elle se tourna. Je vis que son envers, bien qu’encombré de fils qui pendaient était d’une teinte plus vive, plus fraîche que son endroit. ]…
Tous, nous terminons broderie d’une nouvelle apocalypse :
…[ Je vis Angers, surface plate hérissée d’architectures grossières, délimitée par un losange quadrilobe et fendue par le ruban terne de la Maine comme la face du fils de l’homme traversée par le glaive à deux tranchants ; oui, je vis les flots réguliers de l’Euphrate, moutonnante frontière mangée par la barbarie ; je vis des cieux agités de lambeaux rouges ; je vis surtout une place désertée par la foule du siècle en cours : je dénombrai les rares hommes ensevelis sous les drapés ; je vis des cercles qui flottaient, des nimbes vides, des mandorles refermées sur le néant et je sus que toute chose issue de notre civilisation finissante se figeait dans une nouvelle tenture de l’Apocalypse. ]…
Commencée de manière triviale (un fil sort du cul d’un chat), l’histoire se clôt sur l’universel.
Dans l’affaire, je note même dans mon carnet l’idée d’une nouvelle qui s’intitulera Les douze amants de la femme qui n’existait pas ; à ce jour, je ne l’ai pas encore écrite.
Cette Fantômette, cette mystérieuse E***, m’a durablement impressionné. Vous la retrouverez dans L’Homme qui traversa la Terre – toujours blonde, mais également brunette aux cheveux courts, comme la justicière masquée. Oui, celle que je ne cesse de croiser depuis près de cinquante ans, la seule personne, avec Gustave Le Rouge et Francis Lacassin, à qui j’ai raconté mon périple sur Mars.
(Le titre de la nouvelle illustre l’idée que, dans la tenture de l’apocalypse, la multitude est figurée par un nombre restreint .)DSC02895Sept pour un million

Sept pour un million

Je me décidai pour une histoire courte

nouvelle parue chez malpertuis en 2013. Disponible ICI

En voici le début :
…[Comme l’histoire précédente livrée à Malpertuis III avait été celle, simple mais relativement longue, d’un individu mort, cette fois-ci je me décidai pour un court récit avec plusieurs personnages vivants. Je songeai à les créer au nombre de trois ; à les lâcher chacun en un point du récit et à les faire agir en fonction d’événements aléatoires dont je n’avais pas encore la moindre idée.
Qu’est-ce qu’un personnage ? Comment invente-t-on trois caractères ? Je réfléchis un court instant puis posai à côté de mon clavier une feuille de papier ; j’y traçai trois points. Il se trouva que j’en disposai deux rapprochés l’un de l’autre et le troisième esseulé, plus haut dans la feuille. Il m’apparut que j’avais absurdement tenté de ne pas dessiner un trop évident triangle ; je songeai qu’il reviendrait aux agissements à venir des personnages que ce triangle existât ou non : en effet, il suffisait que l’un d’eux n’ait strictement aucun lien avec les deux autres.]…
C’est exactement ainsi que j’ai écrit l’affaire. L’exercice s’est révélé amusant car l’histoire est sortie de mon esprit  à mesure que je l’écrivais. Je ne crois pas avoir recouru à des morceaux de rêves ni rien : elle a été composée véritablement dans l’instant.
J’en avais fixé la longueur à trois mille mots. Et à cause de ces trois fichus points dessinés au feutre sur une page blanche, je me suis retrouvé avec un hérisson borgne nommé Bajo Tierra (dont l’œil arraché a été frit dans l’huile de lin), avec « une troublante demoiselle de douze ans égarée dans la forêt tropicale » et, pour le troisième point, une heure précise : vingt-trois heures trente.
Tout s’est noué de manière logique, simple et surprenante. A la fin de l’histoire, la seule incertitude qui reste concerne le narrateur, passé de Sens à la banlieue de Buenos-Aires le temps d’égoutter un chou-fleur…
Il faut faire confiance à son imaginaire.

Malpertuis IV

Je me décidai pour une histoire courte