Conquistador…

Elle me laissa languir une interminable paire de jours après notre troisième rencontre – celle du soir où affleura l’armure. Sous mon crâne Óxido allait et venait sur le rivage de Cozumel, bringuebalé par une écume ardente, presque eau forte, presque acide, morsure identique aux parcimonieuses avancées hebdomadaires des feuilletons de mon enfance qui me rongeaient l’esprit tout une semaine, de ceux dont je scrutais chaque image, chaque mot et les cent possibilités de chacune et de chacun transformaient mon impatience en loupe, en pince, en ongle. Je grattai et scrutai et derrière tout cela se dressait une stature indéfinissable – celui qui jouait avec moi, art de la narration et volonté éditoriale inassimilables par l’enfant que j’étais et aujourd’hui, me voilà le jouet d’une satanée gamine. Qu’ai-je appris ? Rien. Ai-je appris ? Non. Le feuilleton, le feuilleton, toujours… J’avais quitté le conquistador avec du miel dans la bouche et le nombril au dos et j’avais beau scruter à la loupe, gratter avec l’ongle, je ne comprenais pas la racine de la surprenante péripétie. Valentine, si tu te permets dès le début de l’histoire une telle fantaisie, quelle Conquista bouffonne allons-nous relater toi et moi ?

Conquistador…

Conquistador : voici Óxido, le héros

Appelons votre conquistador Óxido de Yucatán de Hispaniola de Cuba de Castille. Ce nom-là donne parfaitement chair et corps au tralala. Passons sur le récit minutieux des huit siècles d’invasion maure et de fureur religieuse ayant préludé à la Conquista, car je pense que chaque lecteur qui se procurera un livre dont le titre est Óxido, figures du conquistador aura à l’esprit une représentation de l’affaire : des hommes en guerre sur leur terre envahie depuis des générations, frustrés de violences après la libération de Grenade et la victoire sur les Maures, traversant l’océan et s’abattant comme des nuées de fer sur la Nueva Castilla de Oro del Reino de Tierra Firme. Voici votre Óxido qui, au courant des expéditions et après avoir quitté Séville et sa Torre del Oro en s’engageant sur un navire en route pour Santo Domingo, végète depuis de trop longs mois à Hispaniola. Décidons qu’il sait lire, et qu’il a emporté un exemplaire d’Amadis de Gaule dans ses bagages. Ainsi, votre prologue n’aura pas été vain. Óxido, les pieds dans le sable, qui fait tournoyer son épée en criant qu’il allait conquérir une à une les sept parties du monde, Óxido prêt à fendre Endriago, le maître couvert de poils et d’écailles de l’île Triste et à se livrer à cent exploits du même tonneau pour la gloire de Dieu et pour celle de Charles Quint – à défaut de connaître une Oriane la Sans égale.

Donc, Óxido quitte enfin le cap San Antonio, situé à la pointe ouest de Cuba, vers le Yucatán, à bord d’un des onze navires qui allèrent mouiller en vue de l’île de Cozumel sous le cap Catoche, cap aussi appelé pointe de Guaniguanico. On met les barques à flot. Autour d’Óxido, ses frères d’armes avides et bruyants comme des casseroles, sautent des chaloupes et avancent vers l’agreste nudité du rivage, de l’eau jusqu’à la ceinture et déjà entre leurs jambes sinuent les étranges vers marins qui seront cause de la destruction de la flotte devant Vera Cruz et d’autres silencieux forfaits que tes historiens n’ont pas soupçonnés.

Certains, dont Óxido, étaient curieux d’un boniment rapporté par Juan de Grijalva qui avait abordé l’île de Cozumel l’année précédente. Désertant le ravitaillement en eau, le bris d’idoles et la revue militaire qui demeuraient les raisons de l’étape, ils choisirent d’aller éprouver le racontar par eux-mêmes et c’est ainsi, peut-on imaginer, que le nombril de ton héros passa de son ventre sur son dos.

Conquistador : voici Óxido, le héros

Figure du Conquistador #11

Miettes du tiroir #4


― On dirait un troll de Trondheim…
― J’en suis un, dit le troll. Je me suis expatrié par curiosité, et puis parce que l’humidité prolongée du Trollenheim m’amollissait comme un sac de chanvre. Je te raconterai.
Il avait une voix comme le crépitement accéléré d’un bois qui pousse.
― Ainsi donc, tu as voyagé en Norvège, reprit le troll. J’ai un ami évêque là-bas, qui chante La mer de Charles Trenet à tout propos, et à sa fille depuis qu’elle est née, la pauvre. Va savoir pourquoi cette chanson lui plaît tant… Pour ma part, je la trouve un peu idiote, digne d’une mouette sans grand-chose dans la tête. La mer au ciel d’été confond ses blancs moutons avec les anges si purs, c’est tout de même cucul la praline ? Ces oiseaux blancs, c’est pauvre. À la limite, Ces maisons rouillées… Et encore, c’est tout juste évocateur.
― Je n’ai jamais vraiment écouté Trenet. Je préfère Townes van Zant.
― Connais pas, avoua le troll.

What about my mother?
I can’t just leave her there to mourn
You don’t have to think about her
Just forget you were ever born

― Dans The Hole, dis-je et j’ajoutai en direction de Valentine : Voilà que je suis en train de parler chansons avec un tas de mousse et de racines.
Padah slamat, répondit la gamine.

Figure du Conquistador #11

Figure du Conquistador #10

Détails glanés dans mes lectures / 3

Dans Cruautés horribles des conquérants du Mexique, Mémoire de Don Fernando d’Alva Ixtlilxochitl, fils d’un prince aztèque :

(p. 130) Les nôtres passèrent la nuit dans un village abandonné. On trouva dans les temples les peaux des Espagnols de Garay, que les naturels avaient écorchés et appliquées aux murailles avec leurs habits et leurs armes ; ce qui fait voir clairement que les premiers Espagnols qui se présentèrent dans ce pays sans alliés, ne firent rien d’important, et eurent toujours le dessous.

Figure du Conquistador #10

Figure du Conquistador #9

Se sont ajoutés à la bibliographie :

La troisième balle (Leo Perutz)

Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne (Bernal Díaz del Castillo)

L’Espagne et son empire d’Amérique (Manfred Kossok & Walter Markov)

Histoire du Mexique (Henry B. Parks)

Amazonie, ventre de l’Amérique (Gaspar de Carjaval)

Cruautés horribles des conquérants du Mexique (Don Fernando d’Alva Ixtlilxochitl)

Le labyrinthe de la solitude (Carlos Fuentes)

Figure du Conquistador #9

Figure du Conquistador #8

Il y aura trois phases distinctes dans le récit-dans-le-récit initié par Valentine :

1 Cortés, de son départ de Cuba (via Cozumel) jusqu’au moment où il coule ses navires (16 août 1419) – périple essentiellement maritime et fluvial ;

2 Marche à travers le Mexique jusqu’à Tenochtitlan, où le Conquistador quitte le hameau de l’écrivain et, accompagné de celui-ci et de Valentine, va jusqu’à Villeneuve-sur-Yonne en rejouant l’avancée historique à travers le plateau mexicain dans la campagne yonnaise (et, incidemment, croise les figures de Jeanne d’Arc, de Pancho Villa et d’Ambrose Bierce) ;

3 La prise de Tenochtitlan (point de vue de Cortés) / Tlapallan (point de vue de Quetzalcoatl) / Villeneuve-sur-Yonne (point de vue de l’écrivain), car Quetzalcoatl lui-même est revenu à travers l’océan Atlantique sur ses bateaux de peaux de serpent avec la reine Calafia et ses Amazones et aide Moctezuma à repousser l’envahisseur.

Le 1 respecte le fait historique, tout en s’attachant à des détails triviaux et à une volonté de Valentine de transformer l’affaire en conte (cf. Geronimo de Aguilar / Gonzalo Guerrero / La Malinche : trois personnages en un sous diverses métamorphoses et scissions). Le 2 bascule vers la superposition temporelle et géographique. Le 3 joue l’uchronie.

Figure du Conquistador #8

Figure du Conquistador #7

Dans chaque tiroir, donner un titre aux élucubrations de Valentine (comme dans le récit de Bernal Diaz del Castillo).

Détails glanés dans mes lectures

Dans Les Conquistadores de Hammond Innes :

(p. 67) Tandis qu’il [Cortés] était à Cozumel, il avait enrôlé un Espagnol nommé Aguilar, échoué sur ce rivage huit ans auparavant. / Il retrouva même un lévrier abandonné par les hommes de Grijalva ou peu-être de Córdoba. Bien gras et le poil luisant, il vint au rivage en remuant la queue à la rencontre des marins.

(p. 120) Pour se distraire, Moctezuma avait une volière. […] Il avait également un zoo où, en plus de toutes es espèces d’animaux, dit Tapia, il gardait des monstres , hommes et femmes, des infirmes ou des bossus. […] Dans un vivarium, il élevait toutes sortes de gibier d’eau […] Il avait, en outre, une infirmerie pour les oiseaux malades, dans laquelle il abritait aussi des albinos humains.

(p. 125) Ainsi, certains cadeaux — les vivres eux-mêmes, peut-être — envoyés [par les prêtres] ont été envoûtés. Quintalbor, le Mexicain qui ressemblait à Cortés, fut sans doute utilisé comme double, de la manière dont les sorciers utilisent la poupée transpercée d’aiguilles. […] Un moment crucial de l’histoire fut l’arrivée de Teudilli, avec le casque que Cortés exigeait de recevoir, en retour, rempli d’or. Ce casque, en effet, ressemblait étrangement à ceux que portaient leurs ancêtres, le peuple de Quetzalcoatl.

(p. 142) Au sommet se trouvaient deux pièces, hautes d’une lance et demie, sanctuaire du principal dieu du pays, dont l’idole était faite de toutes sortes de graines et de semences moulues puis pétries dans le sang des jeunes garçons et filles vierges. Pour cela, ils les tuaient en leur ouvrant la poitrine, en arrachant leur cœur pour en exprimer le sang dont ils pétrissaient les graines, en un bloc plus haut qu’un homme.

(p. 144) Ils pouvaient faire en plumes des papillons, des oiseaux, des arbres, des fleurs et des prairies, avec tant de finesse qu’ils semblaient naturels et vivants. / Ils peuvent sculpter un perroquet d’argent dont la langue, la tête et les plumes remuent ; un singe dont la tête et les pattes sont mobiles et qui tient une quenouille à la main, avec tant de naturel qu’on croirait les voir filer. / Ils mangeaient tout ce qui vit : des serpents (sans la tête), les petits chiens engraissés et châtrés, les loirs, les souris, les taupes, les vers de terre, les poux…

(p. 145) Des pirogues chargées d’excréments humains arrivaient au marché pour vendre leur chargement aux fabricants de sel ou… aux guérisseurs de maladie de peau. / Tous ces achats se faisaient sur la base du troc, la seule forme de monnaie étant la graine de cacao ou l’œsophage d’oie, servant de bourse pour la poudre d’or.

(p. 233) Comme ceux de la Nouvelle-Espagne, les soldats [de Pizarro] portaient une armure de coton molletonné et les caballeros avaient revêtu la cuirasse.

(p. 242) [Pizarro] accepta les cadeaux d’Atahualpa : […] du parfum tiré de la chair d’oie séchée et pulvérisée.

(p. 308) Apprenant cela, Pizarro prit une des femmes de l’Inca, la déshabilla, la fit attacher nue à un arbre et, face à toute son armée assemblée, la fit flageller puis l’offrit comme cible à ses archers et ses arbalétriers. Cette femme était une des plus belles épouses de l’Inca et Pizarro savait qu’il en était très épris.

Figure du Conquistador #7

Figure du Conquistador #6

Maintenant que j’ai grossièrement décidé du nombre et du contenu des tiroirs, je plonge dans la documentation amassée, je saisis au vol les idées, les faits, les détails triviaux et autres trucs qui accrochent mon esprit, je les distribue dans le tiroir adéquat. Dans le récit, c’est Valentine qui endossera cette manière de faire, ces ricochets de l’imagination sur le factuel historique établi par Prescott, Innes, Fuentes et les autres. Je m’écarte de tout travail de reconstitution à des fins de roman – c’est là que réside le plaisir de l’écriture. Dans l’unité d’intérêt, comme dit Prescott dans son introduction, pas dans la reconstitution. Quoi donc, comme détails ? Par exemple le fait que les Conquistadores aient rasé les forêts de chênes, cyprès, sapins, afin que le plateau mexicain ressemble aux plaines nues et arides de leur Castille ; les justaucorps de coton des Aztèques ; Quetzalcoatl qui s’exile, partant sur la mer, vers l’ouest, dans une embarcation faite de la même peau (serpent) que celles où les peintres aztèques transcrivaient leur histoire ; et ce parallèle entre lui et l’apôtre Thomas fait par Siguenza, etc. Lire dans cette optique des livres ardus, savants et pointilleux, en ignorer le sérieux est un vrai plaisir. L’intellect poussif est congédié, seule s’ébroue l’imagination.

Les trois premiers tiroirs sont déjà bien remplis. Je tisse des liens et des concordances entre eux à travers des détails – les livres que Valentine sort de la bibliothèque sont évoqués en tiroir #1 ; lorsqu’elle les sort en tiroir #2, un fil se tisse à rebours. L’évocation des pas dans la neige de Debussy court sur trois tiroirs avant qu’on sache de quoi il en retourne ; tout comme le nez de Valentine.

Voici une première ébauche de ce que sera le court prologue :

Je revois encore Valentine, qui sort de ma bibliothèque I’Amadis de Gaule que j’ignorais posséder. La gamine se retourne, me le montre, ouvre une page, c’est l’avant-propos du traducteur, me précise-t-elle, et me lit : nous allons céder la parole à l’éminent critique portugais qu’est Madame Carolina Michaelis de Vasconcellos et, conscient de ne pouvoir mieux dire qu’elle ne le fit….

Là-dessus elle se tait, puis conclut par ce qu’elle avait en tête de me dire :

— Monsieur l’écrivain, pourquoi ne pas commencer ton récit par : Conscient de ne pouvoir mieux dire, je débuterai mon récit par : Il était une fois ?…

J’appris un peu plus tard que Le Roman d’Amadis de Gaule est la première fable chevaleresque. Ce récit, et d’autres qui suivirent sur le même modèle, a structuré l’imaginaire des Conquistadores, même celui des très nombreux illettrés, qui l’écoutaient lu à haute voix par d’autres. Irving A. Leonard en parle abondamment dans son Books of the Brave. Mais je ne jouerai pas plus au lettré malin : au moment où commence mon histoire, j’ignorais tout de cette littérature. Je ne savais pas que cet Amadis rôdait dans ma bibliothèque. Ni lui, Damoiseau de la Mer (parce qu’abandonné aux flots à sa naissance), ni sa princesse Oriane la Sans égale, ni Dariolette, Élisène et tous ces rois, reines, chevaliers preux et méchants. L’intitulé complet de l’ouvrage est : Le Roman d’Amadis de Gaule, reconstitution du roman portugais du XIIIe siècle par Affonso Lopes-Vieira traduite en français par Philéas Lebesgue, avec des bois de René Blot d’après d’anciennes gravures. Chez Claude Aveline, éditeur, Paris, 11, rue du départ, MCMXXIV, sixième édition. J’ai du ramasser ça chez un bouquiniste, à Emmaüs ou sur un vide-greniers. Il est dans un bel état, pour un ouvrage imprimé en MCMXXIV. J’ai du le prendre pour ça, pour son état.

Satanée Valentine, satanée gamine… Conscient de ne pouvoir mieux dire qu’elle, je débuterai donc mon récit par : Il était une fois…

Figure du Conquistador #6

Figure du Conquistador #5

Tiroir 5/12 : rouille et chairs

Au début, incommunicabilité entre le Conquistador enfin vivant et l’écrivain. Puis Valentine use d’un subterfuge de conte afin qu’ils s’entendent et se comprennent. Et le Conquistador raconte son histoire (ou une improbable histoire : à un moment, Valentine apprendra à l’écrivain à visualiser les pelures d’histoires antérieures à celle-ci).

Le Conquistador parle. Une évocation de souffrances. Nuits passées dans le lit d’une rivière asséchée. Chevaux démembrés, sabots offerts aux Dieux. Blessures niées. Membres tranchés. Corps nus vs armures, armures minées par les tarets (qui délaissent le bois de vaisseaux pour attaquer l’acier – renvoi à l’éolienne). Catalogue de souffrances auxquelles il a assisté ; des merveilles qu’il a entendues ; des prodiges qu’il a vus. L’écrivain soupçonne que le Conquistador est en réalité une marionnette animée par Valentine. Non, rétorque-t-elle. C’est une sorte de compression de tous les conquistadores. Plus que ça même : une compression de tous les hommes qui avancent dans le monde protégés par une carapace – celle de leur imaginaire. Dès lors s’engage un vrai dialogue entre les trois personnages.

Thème des Indiens, des autochtones. Des Aztèques et des Incas fantômes de l’Yonne et d’ailleurs. Thème des lectures des Conquistadores : sans doute, affirme Valentine, ce sont des Natifs qui ont écrit certains romans et les ont répandus en Espagne afin d’offrir aux conquérants une préconception de l’El Dorado – ce qui vaudra la perte de quelques expéditions (dont celle du Frère Carvajal, qui file sur l’Amazone). Ce genre de causerie sur la nature de l’Histoire.

Les trois personnages se rapprochent et se lient. Les animaux de Thorellie sont là, à les veiller, d’une certaine manière. Lors de certains crépuscules, le récit donne l’impression qu’il n’y a plus ni réel ni imaginaire, mais une simple étoffe humaine traversant l’infini.

Tiroir 6/12 : dehors & aujourd’hui

Le Conquistador sort. Dehors. Aujourd’hui. L’écrivain tente de le rattraper, de le forcer à revenir. Valentine est folle de joie. L’écrivain lui dit qu’elle peut se permettre d’être aussi frivole parce qu’elle est invisible aux yeux des autres. Lui est visible – et visible est le Conquistador (qu’on prend pour quelqu’un de déguisé). Tout cela pourrait se terminer dans la violence (celle du Conquistador et celle des Icaunais à l’encontre du Conquistador). Chapitre qui pourrait facilement tourner à la comédie : trouver le ton amer nécessaire pour l’éviter). Ils rejouent quelque part dans la traversée de l’Yonne la marche de Vasco Núñez de Balboa à travers Panama. Puis – scène d’anthologie – Valentine décrit la prise de Villeneuve-sur-Yonne par les Conquistadores, qui s’articule, militairement parlant, comme celle de Tenochtitlan. Dangers. Écluse piégée avec des épieux, hommes dans l’eau respirant par des roseaux. Milliers de morts. Massacres.

Les deux compères seront sauvés par Valentine, qui les ramènera via la lisière de Thorellie.

Bien que relatant des faits mouvementés, l’écriture devra être différente du tiroir 9 (le tiroir pulp). Il doit y avoir une narration naturelle. Qui ne s’appesantit pas sur le charivari. Un compte-rendu fait par une plume sans imagination, relatant juste les faits et chantant le courage des combattants, leur indifférence à la mort et à la souffrance. Dieu.

Tiroir 7/12 : la forêt de Thorellie

Pour se remettre, Valentine bascule tout le monde l’autre côté de la lisière. Tous les trucs soigneusement laissés de côté de la forêt magique sont repris ici. Sa nature. Son aspect. Ses liens avec l’infini imaginaire.

Promenade avec Valentine en compagnie de ses animaux. Elle leur montre tout un tas de coins étranges. Des cours d’eau. Des grottes. Des merveilles. Le résidu de l’éolienne, et le socle de béton laissé là où les animaux jouent quelques bribes des Brigands de Schiller.

(Lors de la rédaction, des idées concernant les divers thèmes apparaitront, que j’ignore pour le moment ; je devrai les ranger dans les tiroirs adéquats.)

Tiroir 8/12 : les animaux extraordinaires

Un tiroir pour s’amuser. Y seront écoutés Le Landru (loup de fer-noir), Le Mi-Louis (sanglier de ronces), La Delingette (chèvre de poussière), Vilhelm (un troll de bois et de mousse) et Pierre-Maxime (un blaireau de silex). Et l’oie, sans doute, bien qu’elle ne soit pas de nature extraordinaire. Peut-être ces bestioles seront elles malmenées vers la fin, éparpillées en ronces, silex, poussière, etc., annonçant les calamités pulp du tiroir suivant.

Tiroir 9/12 : aventures épuisantes

Dans ce tiroir-là, j’épuise l’idée de récit d’aventures aux péripéties inépuisables qui se télescopent sans répit. Faut vraiment que ça déborde, en une aimable caricature des histoires pulp. Un concentré d’aventures débridées et épuisantes. Un bloc. Ce tiroir est un livre à lui tout seul.

Bascule : la lisière de Thorellie est remuée comme le rideau d’une scène où bouillonne une pièce non désirée. La pièce au bois de Thorellie est envahie par un tas de trucs remuants qui ont l’air d’en vouloir au Conquistador. Loyola et une occurrence féminine (Catalina de Erauso) viennent seconder nos héros. C’est le bordel. J’ose quelque chose d’époustouflant. Sans doute une partie dans une forêt vierge & une partie dans un bateau & pour finir une robinsonnade.

Les personnages se retrouvent échoués sur un rivage. Ils se dépouillent de leur armure. Poncifs de robinsonnade & péripéties débridées. L’écrivain épuisé aimerait boire un citron pressé au Maquis. Hallucinations, présences dans l’île. Souterrains. Pyramide sacrificielle etc. Bourrer l’île de trucs et de machins – d’une île déserte, elle devient le tournage d’un film de Kusturica (y a encore la place pour deux chèvres et un ours sur la table !). Cadavre de baleine échoué. Trésor. Cannibales. Nouveaux-nés placés jusqu’au nombril dans des trous sur le sol. Sablier de chair transformée en poudre. Famine : ils mangent des poux, des taupes, des vers, de la terre, castrent des chiens sauvages et mangent leurs testicules, etc. Ils fabriquent des marionnettes animées avec des plumes d’oiseaux. Jusqu’à cette armure de géant trouvée sous le sable : la carcasse d’un sous-marin. L’île est un crâne géant à la tempe percée il y a très longtemps par le submersible (possibilité d’interprétation qui doit rester vague, simplement possible).

Nos héros épuisés retrouveront avec soulagement leurs pénates. Pendant une longue période, l’écrivain gavé de péripéties évitera la pièce en bois de Thorellie (qui est sa bibliothèque).

Ce ne doit pas être écrit comme un concentré pulp, mais comme un pur roman d’aventures sans aucune ironie. Il faut que le lecteur vibre vraiment. Se hisser au niveau de la bataille sanglante des Mines du Roi Salomon ou d’un John Buchan. Très peu de pages à lire mot après mot pour n’en pas perdre une miette, et non tartines à rallonges de feuilletoniste payé au retour à la ligne (ni truc du genre Club des sœurs Bronté contre le retour des fils de John Carpenter et de Stephen King). Voire à écrire l’affaire comme de la main de Cabeza de Vaca ou de Gabriel de Quiroga lorsqu’ils relatent leurs malheurs.

Tiroir 10/12 : Valentine et l’écrivain

Rapports entre la fillette et lui. Savoir qu’elle vieillit à mesure de l’histoire (en sus de pouvoir prendre des années désirées en s’appuyant sur le nez, si besoin est – par exemple pour conduire une automobile). Elle apparaît dans le marché de Villeneuve à l’age de huit ans. Et à mesure des scènes, elle vieillit. L’issue est réglée d’avance : l’inspiratrice disparaitra avec l’objet né de son inspiration. C’est la manifestation de l’arc dramatique.

Tiroir 11/12 : Le Conquistador et l’écrivain

Dialogue entre eux deux, maintenant que Valentine est proche de la disparition (lorsqu’elle s’endort, elle devient invisible même à l’écrivain ; il ne reste bientôt que ses deux souliers). Ils sortent boire des verres, se promènent dans la campagne apaisée. L’armure devient rouille, lambeaux de coton molletonné. Les écrits sur l’acier s’éparpillent avant que l’écrivain ne les ait tous déchiffrés. Et le Conquistador disparaît à son tour.

Tiroir 12/12 : l’écrivain se retrouve seul.

Mais des amis viennent et en chacun il y a un peu de la rouille du Conquistador. Le lecteur doit avoir la gorge serrée, comme dans la scène de la mort de sa femme dans Colas Breugnon. On offre à l’écrivain une bourse en œsophage d’oie qui contient de la poudre d’or. Il la répand dans le bassin où vivent quelque poissons rouges – dont un avec un bec-de-lièvre, qui est la dérisoire figure d’autorité de la mare.

Épilogue

La bibliothèque de l’écrivain s’est enrichie d’un nouveau volume intitulé Figure du Conquistador. Lorsqu’il veut le prendre, le livre tourne poussière. Quelque part derrière les planches de Thorellie retentit le rire juvénile de Valentine.

Figure du Conquistador #5

Figure du Conquistador #4

Tiroir 3/12 : naissance du Conquistador

Ces plans sont une évocation vague et incomplète de ce qui remplira les tiroirs. Il y aura tout un tas de trucs à déplier selon l’inspiration. Entrecroiser les fils narratifs, comme pour une tapisserie dont l’élaboration est suivie de trop près. Avec le recul, le truc apparaît. Comme dans Les livres de Jakób (1000 pages, des dizaines et des dizaines de personnages, une narration embrouillée, décousue – et soudain, le sujet du tableau est là, vaste et minutieux).

Tout ce tiroir se passe chez l’écrivain. Il doit faire avec les visites d’amis, les survenues impromptues. Les obligations journalières. De fait, il est aspiré par l’affaire, il s’absorbe dans le travail de compréhension et de restitution d’un récit et néglige le réel. Et Valentine, gamine imaginaire, s’emploie à le lui rappeler. Enfin, plus ou moins, à sa manière, en brouillant les pistes. En jouant avec la nature de ce qui forme le réel et la nature de son contraire.

Au départ, l’armure est vide. Juste de la rouille. Puis elle s’emplit de sang coagulé (cf. les idoles des temples de Huitzilopochtli et de Tezcatlipoca, graines pétries avec le sang de victimes vierges exprimé de leur cœur encore palpitant, dont on forme une masse plus haute qu’un homme). Et quelqu’un naît à l’intérieur. Un visage apparaît entre le casque et le plastron.

Il faut voir que lorsque l’armure sort du sol, l’écrivain l’assimile par défaut à ce qu’il connaît de ce genre d’objet : l’armure est un conglomérat de ce qu’il sait – vaguement. Son ignorance la détermine.

Paragraphes sur la naissance effective de la personne-dans-l’armure. Conquistador : homme/femme ? – lien avec le/la pianiste des Pas dans la neige – ou pas. Complicité Valentine/Conquistador qui échangent des messes basses en excluant l’écrivain de leur jeu. Elle semble s’amuser avec la notion d’Amazone (cf. Queen Calafia de Montalvo). Dialogue entre elle et elle/lui, où elle le/la mène par le bout du nez – et lui promet de visiter un jour avec elle/lui la Californie.

Intégrer dans ce tiroir les éléments déjà pointés en tiroir 1. Prolonger l’affaire. Le truc à développer est : y a-t-il assez de place pour loger à la fois le réel et l’imaginaire dans un même lieu ? Quid de ce croisement ? La campagne du pays d’Othe ne va pas tarder à en faire les frais (cf. tiroir 6). Comme si le réel tentait de reprendre ses droits sur le récit. Jouer avec le trivial. Prix d’une bière au comptoir, courrier, pneus qui brûlent à la Borde-à-la-Gousse, tracas d’une journée ordinaire…

Combiner les soirées-crépuscule avec la gestation du Conquistador. Les trois protagonistes assis dans le jardin à regarder les chauve-souris entrer et sortir de la grange. Migration des grues dont le cri retentit au-dessus de la forêt d’Othe. Toucher au merveilleux. Et arrive une copine de Valentine : l’oie qui aime boire de l’huile de vidange. Qui précède d’autres bestioles (à travers la lisière de la forêt de Thorellie dans la bibliothèque et qui sortent le rejoindre dans le jardin par la porte, à la grande surprise de l’écrivain qui voit débarquer la ménagerie depuis chez lui) : Le Landru (loup de fer-noir), Le Mi-Louis (sanglier de ronces), La Delingette (chèvre de poussière), Vilhelm (un troll de bois et de mousse) et Pierre-Maxime (un blaireau de silex). Valentine glisse que tous ont un nom dérivé de ceux de tueurs patentés ayant sévi dans la région. Elle oppose (ou place flanc contre flanc) le réalisme magique et les connaissances livresques. Tout cela ressemble aux fées qui se penchent sur un berceau – celui du Conquistador. Ce qui amène le tiroir suivant.

Tiroir 4/12 : l’écrivain et ses lectures face au merveilleux

Les livres sont là où il puise ses explications du monde. Exclusivement, lui démontre l’espiègle Valentine. Toutes ses tentatives d’historiciser le Conquistador se réfèrent aux livres qu’il a lus (cf. la bibliographie). Valentine le tarabuste en sortant de sa bibliothèque des ouvrages qu’il ne savait pas posséder, et elle déniche et lit à haute voix des possibles explications de l’armure dans des contes (qu’elle invente sur le moment, tout comme elle fait apparaître les livres en capturant dans sa main la poussière des étagères – ce qui annonce l’épilogue). Le Conquistador n’est peut-être pas Hernán Cortés. Pourquoi pas Pizzaro ? Vasco Nunez de Balboa ? Pourquoi pas le Pérou ? Pourquoi pas Loyola, Cabeza de Vaca, Aguirre ? Pourquoi pas un tank Sherman possédé par l’esprit de la Christine de Stephen King ? Pourquoi pas Amadis de Gaule ou les Chevaliers de la Table ronde ? – et là elle bifurque vers des contes. Elle sort Books of the Brave et s’appuie sur quelques phrases pour rire de l’écrivain. L’écrivain fait œuvre de modestie. Il reconnaît avoir des connaissances fragmentaires et ne tirer des livres savants qu’il lit que matière à élucubration. J’aurais fait un universitaire lamentable, avoue-t-il. Valentine lui démontre que les élucubrations peuvent trouver leur source ailleurs (dans les ronces, la poussière, les silex, le fer-noir ou le bois – et moindrement dans l’huile de vidange d’un vieux tracteur), car elle est secondée par ses six amis-animaux, ce qui fait un drôle de cercle littéraire (enfin cinq, l’oie – qui est une vraie bête réelle – cancane et cherche de l’huile). Chacun y va de son histoire, comme dans les Contes de Canterbury. Une histoire qui rejoint le rébus en gommettes dans le bocal. Une histoire de types pendus par les yeux à une éolienne en pleine forêt de Thorellie (lien avec les types mentionnés en tiroir 2 à propos de cette histoire du Cluche : nature véritable de ce que l’écrivain avait abordé comme une péripétie par lui vécue, indéniablement rationnelle, aux ramifications à base de ressentiment et de jalousie). Le Conquistador fait sans doute le lien entre son armure et ce qui compose l’éolienne : le fût en époxy, les pales tournoyantes… Même les animaux magiques tissent une tapisserie cohérente en ôtant au réel ses fils imaginaires.

Une gamine imaginaire se fait donc l’avocate du réel via les éléments qui constituent physiquement des animaux de conte, silex, ronces, etc.

Cette première partie devra avoir fait faire à la figure du Conquistador un tour de manège qui aura laissé le lecteur un peu étourdi. Télescopage. L’essentiel des scènes se passe chez l’écrivain, ou dans son environnement réel familier. Son hameau, la campagne alentour, Villeneuve-sur-Yonne, le Maquis de Vareilles. Mais aussi de l’autre côté de la lisière de Thorellie. La forêt magique est là, toute proche, prête à gauchir les choses de ses débordements et de ses aspirations.

La narration se doit d’être claire, franche et directe.Une sorte de stark realism assigné à un récit singulier. Je ne joue pas avec le lecteur. Pas de satisfaction ostentatoire à l’idée de l’estourbir, à celle de le perdre dans des méandres en jouant au plus malin. Il peine à s’y retrouver, il rechigne à lâcher prise ? Je dois l’aider, le tenir par la main, pas le culbuter. La conclusion de l’histoire de l’éolienne et le rapprochement que fait le Conquistador entre elle et lui doit être traitée aussi lumineusement que la chute d’un polar : bon sang, mais c’est bien sûr !. Bref, il va y avoir un sacré boulot de finitions. Trois semaines de tournage, douze mois de montage.

Figure du Conquistador #4