JOURNAL 2019 / semaine 26

lundi 24 juin

C’est irrémédiable : nous ne serons plus jamais ce que nous prétendions être.

Ai aperçu au fond du potager, embusqué derrière les groseilles et pointant sur elle son gun à billes pour soulager l’arthrose, le kiné de Catherine.

mardi 25 juin

Départ de Yorgo : il m’aura appris que le saucisson Jesus se nomme Bout-du-monde (rapport au boyau qui l’enveloppe) et m’aura parlé d’un bistrot où il y avait une poule, laquelle ne sortait pas de la page du journal grand format posée sur le sol. Avons vu Parasite au cinéma. Y avons croisé Aurélien, est venu manger à la maison.

mercredi 26 juin

Un prochain roman sera écrit uniquement à partir de détails glanés au hasard de mes lectures. Une sorte de marabout-de-ficelle dont le style d’écriture changera à chaque chapitre. Le cadre pourra en être les famines paysannes au 17e (Soriano Les contes de Perrault) avec des forestiers brûlant du charbon de bois (Tournier Le Roi des Aulnes). Reprendre les personnages du grand Quichotte anglais et du rond Sancho Pança chinois de Mistress Branican. Y adjoindre une voyageuse temporelle (deux choses à son propos : elle sera là pour personnifier mon ignorance de l’époque choisie ; et, après trois romans mettant en scène une jeune fille masquée et/ou invisible, elle me permettra d’écrire l’affaire de son point de vue d’invisible).

À mélanger mes lectures, ça devait arriver : je viens de lire Aventures de Gordon Pym-Pam-Poum de Nantucket, ou The Katzenjammers Tekeli-kids.

Dark (série allemande) : la particule de Dieu, micmac quantique, permettra-t-il d’atteindre un objet de narration impossible à atteindre sans ? Ou pas ?

Vu Mother de Bong Joon Ho.

jeudi 27 juin

Il y a vraiment de très belles choses qui incitent l’imagination dans La danza de la realidad (Jodorowsky), des métaphores visuelles pertinentes et drôles (la mère couleur nuit, les pauvres sous leur parapluie).

vendredi 28 juin

Laisser une part de mes lectures au hasard-bout de ficelle : Maylis de Kerangal (à ce stade de la nuit) mène à Chatwin (Le chant des pistes à propos de la géographie chantée des Aborigènes) ; Soriano (Les contes de Perrault) mène à Jules Verne, via La Belle au bois dormant engrossée et accouchant dans son sommeil comme Mistress Branican (qui ignore être enceinte et accouche pendant sa longue période d’amnésie), livre qui se passe à l’époque des explorations de Lumholtz et Warburton à travers l’Australie… et donc, retour à Chatwin.

Je ne rejette ni ne fuis la fantasy, je louvoie afin d’éviter son lectorat.

Réinsertion (progressive ou pas) de la féérie. Une œuvre qui respire le bonheur de créer.

Par réaction à Netflix/HBO, écrire une histoire sans aucune indication visuelle.

Notion d’indépendance du thème par rapport à son élaboration littéraire (Soriano à propos de Melle Lhéritier). Et donc : non pas en faire un plan mais élaborer un récit.

Post-apo (cf. 29 mai) : abouter le ventre du caïman à Ogrur, les monter en parallèle (et donc, plus besoin d’explications aux néologismes) et les faire se rejoindre brutalement : les personnages du premier écrasent Ogrur sans s’en rendre compte au deux tiers de l’affaire. On parlait du même lieu (et donc traduction immédiate des néologismes d’Ogrur, sans avoir recours à une explication). Tout s’éclaire et cette tentative d’intelligibilité de l’univers par de toutes petites créatures devient poignante alors qu’ils périssent sous le pied des personnages de l’autre histoire (qui sont donc les Glyphos).

Suspens quant à l’objet de la scène / introduction /déroulement / break.

samedi 29 juin

Formuler une hypothèse ne nécessite pas de se perdre en précautions.

Notion de motif thématique.

Toute pédagogie tend à constituer une sorte d’univers fictif.

Ogrur : je tiens donc le schéma narratif, avec cette double histoire dont l’une écrase littéralement l’autre et réduit à néant son envolée créative. France post-apo, territoire ventre de caïman mort vs dérisoire tentative de survie à une échelle moindre.

Tous mes potes sont des bâtards deuxième partie, après la scène au Maquis, que se passe-t-il ?

Valentine a trouvé le gîte. Elle sait ce que trament les bâtards. Elle les amène à se perdre dans la forêt de Thorellie (contrée des contes). Ils n’en comprennent pas les règles, se débattent et finissent vaincus. N’oublions pas le motif suivant : c’est Kjeller qui veut se protéger d’eux. Il a tenté de se faire oublier, il est retrouvé par hasard ; il sait ne pas faire le poids. La rencontre avec Ed Charlou ne suppose pas qu’Ed va rameuter les autres bâtards et pourtant, Kjeller fait tout de suite appel à Gj et à Valentine. En réalité il les convie à une victoire, à une fête, car il sait alors que Charlou est faible, puisque contre lui seul il réunit et réassemble le cluche.

dimanche 30 juin

Les contes de Perrault par Marc Soriano sont en train de me proposer la matière d’un prochain livre : XVIIe siècle + post-apo/caïman + Ogrur écrasé. C’est le même processus que celui de Simone Waisbard sur le Macchu Pichu pour Femmes d’argile et d’osier, un truc trouvé par hasard sur un vide-greniers…

JOURNAL 2019 / semaine 26

JOURNAL 2019 / semaine 25

lundi 17 juin

Parents logés chez les voisins. Promené K. à travers la campagne. Lisa & Thomas sont venus d’Ardèche pour les voir.

mardi 18 juin

Visite parents, suite.

mercredi 19 juin

Suite de la suite.

jeudi 20 juin

Parents au train. À dans 20 ans. Arrivée du copain inspecteur de police et de sa femme, on va enfin pouvoir rigoler.

vendredi 21 juin

Fête de la musique au Maquis de Vareilles, avec madame Sacha en chambellan. Claude déguisé en morvandiau, avons repris des chansons en cœur.

samedi 22 juin

Rien. Si : j’ai coupé très courts les cheveux de Catherine, nous voici Samson et Darladirladada.

Petit, les romans de London, Curwood, Cooper – toute cette littérature offerte par Lacassin – m’ont fait rêver. Aujourd’hui, à quoi rêve un gamin ? Quel ailleurs, quelle contrée, quelle aventure ? Post-apo ? Monde virtuel ? Mégalopole ?

dimanche 23 juin

Ces romans où l’auteur a défini un cadre dans lequel il ne reste au lecteur qu’à perdre son temps et à s’emmerder.

Tout s’invente après coup. Le présent est muet.

Ce soir, arrivée de Yorgo Voyatsis. Mais, avant cela, je pas assister à une session d’enregistrement (nommée session Abermale) de Benjamin Petit Delor et Bruno Montano Avilla, au studio d’enregistrement d’Aurélien Merle et filmée par Alain Caron.

JOURNAL 2019 / semaine 25

JOURNAL 2019 / semaine 24

lundi 10 juin

Chez les Villacampa. Puis chez Julien.

mardi 11 juin

De retour à la Grange.

mercredi 12 juin

J’émerge lentement.

jeudi 13 juin

J’ai émergé au moins jusqu’aux genoux.

vendredi 14 juin

Lu Victime au choix (Ed McBain) : son menton carré aurait pu lui servir de marteau. Et Mato Grosso (Ian Manook). Dubitatif, sur celui-là.

samedi 15 juin

Vidé la fosse des eaux usées.

Le steampunk n’a-t-il pas dérivé en produits dérivés de quelques rares bons livres ? // Les paroles prêtent absolument toutes à rire ; je me tairais là, de peur de vous faire vous pisser dessous. // Ils vous disent de faire des trucs, et ça vous occupe une vie.

dimanche 16 juin

Arrivée des parents : la seconde fois en 20 ans.

JOURNAL 2019 / semaine 24

JOURNAL 2019 / semaine 23

lundi 3 juin

Notre salle fait 35 m2, nous y sommes deux ; il y a des années, lorsque je travaillais de l’autre côté de Paris, transports en commun à cette heure-ci, pour le même espace il y avait 120 personnes.

Dans son livre (passionnant) sur Perrault, Marc Soriano note en prélude la contradiction entre la pensée rationnelle et la pensée magique. Comme a) j’attaque la lecture de RétrofictionS et b) je prépare des notes pour la BnF, me vient à l’esprit que le merveilleux scientifique pourrait être une littérature à la fois exigeante et désinvolte ; que Leibnitz assimile le merveilleux à l’erreur ; qu’une volonté est nécessaire pour transformer le scientifique en merveilleux alors qu’une machine doit être élaborée pour séparer le merveilleux du scientifique. Si on trahit le scientifique pour le merveilleux, ne s’abandonne-t-on pas à la croyance ? En d’autres termes, Dieu, quel étage de la fusée ?

Dans un conte, je guette la leçon, la morale ; lorsque le conte est réussi, celle-ci a bon goût de se dissimuler, d’être insaisissable, laissant l’esprit inassouvi et libre – la leçon échappe d’elle-même à l’esprit avide de leçon.

Je ne sais pas apprendre factuellement d’une lecture, à celle-ci lui répond toujours un écho, un rebond imaginatif : jamais je ne pourrais être un universitaire.

mardi 4 juin

Esquissé mes réponses pour la table ronde à la BnF.

Vu Les mines du roi Salomon (Robert Stevenson – 1937). Beaux extérieurs, personnages très bien campés. Werner Herzog a pu s’en inspirer pour Cobra Verde (le village et le roi sanguinaire).

Monnaie locale : ne sommes-nous pas en train de réinventer l’économie fermée du XVIIe siècle, cette période pénible partout ailleurs qu’à Paris ?

Critique à propos du Peau d’âne de Perrault : négligence de l’auteur qui raconte au public son histoire tout à fait aussi obscure et confuse que sa nourrice la lui a contée à lui-même autrefois pour l’endormir. Un piste singulière, à retenir pour une prochaine histoire.

mercredi 5 juin

BnF. Interventions intéressantes de tous, mais je suis le seul à citer son charcutier. Lorsque les auteurs ont écrit leurs textes, ils n’avaient aucune notion d’appartenance au futur genre merveilleux scientifique. Françoise et Claude sont passés. Repas avec François Angelier et Serge Lehman.

jeudi 6 juin

Repas asiatique avec Costes & Altairac, Rivera et les Boutel : ai découvert les œufs de cent ans. Retour en train, suis tombé sur Aurélien, des Goguettes.

vendredi 7 juin

Mort de Dr John. Je vais tout de même à Angers, pour ImaJn’ère.

samedi 8 juin

ImaJn’ère.

dimanche 9 juin

ImaJn’ère, suite. Pas le temps d’écrire.

JOURNAL 2019 / semaine 23

JOURNAL 2019 / semaine 22

lundi 27 mai

Hormis la gamine à cheveux courts (Millie Bobby Brown) et le flic (David Harbour), il n’y a pas grand chose à sauver de Stranger things.

mardi 28 mai

Dispositions prises pour le saut à la BnF mercredi prochain, le soir après le restau, voyagerons ensemble le mercredi soir, Boutel et moi.

Manuscrit posté pour les éditions Rivages : en voici deux projetés dans le no man’s land qui s’étend entre l’auteur et l’éditeur.

Téléphoné à J-L Rivera, pour être invité à Sèvres non pas comme Carnoplaste, mais en tant que Robert Darvel, auteur : table, restaurant et défraiement.

Ce dépit à propos du traitement du prix, je l’ai utilisé avec fruit : j’en ai tiré une histoire.

L’expression : écho du futur à propos d’un visionnaire.

mercredi 29 mai

Un post-apo qui décrirait une France en décomposition totale, d’où émergent les tentacules de son prochain futur, la France comme un caïman du Brésil, pays-ventre jaune gonflé, fendu par les gaz de putréfaction de tous ceux qui ont précipité sa perte.

jeudi 30 mai

Lu Le brouillard (Henri Beugras) : un homme effectue un trajet en train. Las, il fait étape dans une ville. Le lendemain, il apprend qu’il n’y a pas de gare. Coincé. Et le brouillard, et le Carnaval. Et les cadavres… Un cauchemar parfait, du niveau de La montagne morte de la vie de Bernanos fils. L’auteur, né en 1930, vit à deux pas de la Grange.

On vient de retrouver du couscous dans le congélateur : putain de Fanny !

vendredi 31 mai

Depuis vingt ans que nous avons la Grange, des rouges-queues nichent dans le garage. Chaque année, un couple couve sur une poutre. Nous laissons la voiture dehors pour que les chattes ne les ennuient pas. Les œufs éclosent, ça piaille, ça nourrit, ils sortent enfin, volètent et se posent avant de s’envoler. Cette année, sur trois, deux ont été tués par Troupille et Chastragnette. Un mois dans le nid caché dans l’ombre, envol, tué au seuil du ciel infini : ai songé au possible et troublant parallèle avec ce qu’écrit un auteur.

samedi 1 juin

Quoi qu’en dise ma mère, je n’ai aucune mémoire, pas plus immédiate que lointaine. Je me souviens de détails précis, comme la disposition des pièces de tous les appartements de mon enfance. Maintenant, je vais être amené à noter ce que me disent les gens dont je pense utiliser les mots dans mes histoires – mais qui lira mes notes sera surpris de n’y rien retrouver de ce qui vient d’être dit : je retiens uniquement ce que mon imagination invente à ce moment là.

TMPSDB : 10 chapitres, je tiens vraiment la manière, mais je ne sais pas ce que je suis en train de raconter.

dimanche 2 juin

Si je devais garder un seul album de BD, je les garderais tous, dont, surtout L’encyclopédie des bébés de Goossens. Et d’ailleurs, pour mon intervention à la BnF, en introduction, je vais citer Marc Soriano et Goossens.

Depuis 2005, nous arpentons des vides-greniers. Le nombre de choses que je n’y ai jamais vues est tout bonnement étourdissant.

JOURNAL 2019 / semaine 22

JOURNAL 2019 / semaine 21

lundi 20 mai

Européennes : c’est un monde mort qui, sporadiquement, pourrit les esprits, gâte les chairs et nous mène vers sa propre tombe.

Rêvé une nouvelle cette nuit, l’ai écrite ce matin, l’ai corrigée cet après midi : Un spectre hante les Imaginales. 13 350 signes. Il faut que je me sorte la séquence de l’esprit.

Je suis effondré : un ami m’apprend sans aucune précaution qu’une de ses poules se coince les œufs dans le croupion.

mardi 21 mai

On est seul chez soi à écrire des trucs six jours sur sept (le septième, on va aux toilettes). Comme reconnaissance, on se prend des scuds lancés par des blogueuses. Et pour une fois qu’il y a réjouissances et échanges entre auteurs, paf, revenez l’année prochaine, de nouveau anonyme.

On enfile le grand masque pourri de la politique : à chaque élection, ces préparatifs de hold-up.

mercredi 22 mai

Le personnel politique actuel est-il le déchet ultime, la concrétion rebutante de l’ère industrielle ?

jeudi 23 mai

Un ministère oui, mais en quelle proportion d’un mètre-cube de bois ?

Nous, Insulaires de plastique, apprenons avec stupeur qu’il existe des continents de roc et de terre !

vendredi 24 mai

Le Whale est à la Grange. Adieu troussepinette, poire et mirabelle. Couché à 3H45.

samedi 25 mai

Festival Escargot Noir au marché couvert de Sens. Installation parfaite. En vis-à-vis de la verrière, j’observe, en milieu d’après-midi, un vieil homme fermer ses persiennes, sans doute pour la sieste. Sur la tête, il a un filet capillaire.

dimanche 26 mai

Festival Escargot Noir, suite : parfait. Vendu 10 Femmes d’argile et d’osier, des Harry Dickson en Helios, du NECROPORNO au gars de French Pulp. Ai revu David Coulon. Merci Justime, Hermine et Magali.

JOURNAL 2019 / semaine 21

Pas une momie, un spectre !

Un spectre hante les Imaginales

À vous tous qui avez ma plus profonde sympathie
et à qui je suis disposé à offrir mes excuses
pour vous avoir kidnappés dans cette fable
un peu acide.

Trois semaines avant la promulgation des résultats et avant même que je sache être parmi les six finalistes, Natacha Vas-Deyres, l’une des jurées, me téléphone, tout heureuse : on décerne à Femmes d’argile et d’osier le grand prix du roman francophone aux Imaginales de 2019. Pour eux comme pour moi, c’est une surprise. Aussi cette surprise explique-t-elle que je ne fasse pas partie de invités prévus à Épinal, lieu des réjouissances, ni que l’éditeur ait le loisir d’orner mon roman d’un joli bandeau rouge-Goncourt.
Sept longues semaines plus tard, je décidai néanmoins de me rendre de mon propre chef et par mes propres moyens dans la commune spinalienne.
Ce même week-end, je m’étais engagé à participer à un salon des littératures policières à Sens (histoire de remonter les bretelles à Thilliez et son Pimancont, en vérité Pimançon, hameau voisin du mien, où il situe une scène de Sharko). De plus, y participait à ma demande l’ami Laurent Whale, que j’hébergerais dès le vendredi soir et pour lequel je m’étais mis en frais d’une bouteille de pur malt local. Bien que les dates des deux événements coïncident, jamais je n’avais songé avoir à faire avec les Imaginales. Je pouvais très bien effectuer un saut à Épinal et revenir à temps pour honorer l’invitation à ce prometteur Escargot noir hissé par sa seule force à l’étage du marché couvert dont les portes ouvraient le samedi à 14 h.
Je pris la route le mercredi en fin de journée. Je roulai vivement et arrivai chez ma logeuse, une charmante veuve que je connaissais pour être venu deux fois chez elle, il y a une décennie. La dame se réjouit de me revoir. Je lui expliquai l’honneur qui m’était fait, elle fut très flattée de constater que je préférais sa compagnie à l’hôtel que le festival avait pour habitude de réserver aux auteurs. Ému qu’elle en soit charmée, je lui tus la vérité. J’étais, il est vrai, également très heureux de la revoir.
À l’époque de mes deux séjours à Épinal en tant qu’éditeur, je m’étais résolu à entrer par effraction dans ce milieu, armé de mon pauvre rossignol de papier que sont les fascicules. Les frais d’essence, de stand et de logement pour quatre jours se révélant conséquents en regard de ma trésorerie d’alors (non qu’ils le fussent moins aujourd’hui), j’avais cherché en dehors de la ville ; j’avais déniché ce gîte, à 20 km, pour une somme très honnête qui incluait un copieux breakfast atténuant les affres de la faim dans la journée. Je ne pouvais alors me permettre de suivre quiconque au restaurant et il n’était pas question de laisser mon stand désert. Néanmoins, de ces deux occasions, je revins avec un butin de rencontres et d’amitiés, avec une confiance en moi et une ardeur de travail qui, à peine dix ans plus tard, me valent ce prix du roman francophone.
Le lendemain matin, j’allai au salon. Je retrouvai la très grande tente blanche dressée dans le parc, sur la rive de la Moselle. J’y entrai, le parquet était toujours aussi sonore. Je vis les collègues éditeurs s’affairer sur leur stand – emplacements qui formaient le pourtour de l’espace tandis qu’au centre avaient été disposées les tables où les auteurs invités disparaissaient derrière leurs œuvres. Je reconnus bien des visages.
Quel chemin ai-je parcouru, me dis-je avec une fierté légitime, d’être aujourd’hui de celles et ceux qui comptent dans le milieu de l’Imaginaire, après seulement trois romans publiés. Et pour une histoire qui, je le reconnais, s’éloigne des terres labourées par ces artistes émérites, cette délicieuse et inventive fantasy, ces pastiches victoriens, ces blafards à canines, zombies et Cthulhu, ou cette hard-sf située sur la planète Scrivener. Le jury, l’esprit curieux, en a décidé ainsi à mon insu : merci Natacha, Annaïg et les autres que je ne connais pas encore.
La foule arrive, les auteurs dédicacent à tour de bras, quelle effervescence, quelle joie ! Les lycéens tournent et s’abattent comme des étourneaux sur les groseilles, les piles de livres s’amenuisent plus vite que les bénévoles ne peuvent fournir. Je fus véritablement très ému d’apercevoir des personnes que je n’avais pas revues depuis longtemps. Marie-Charlotte Delmas, par exemple, à qui je dois d’avoir rencontré Régis Boyer (homme que j’appréciais depuis fort longtemps, car je suis grand lecteur de Knut Hamsun). Elle et Jean-Luc Rivera m’ont, les tout premiers, témoigné leur intérêt : c’est grâce à eux, et au joyeux-joyeux marmotteux Brice Tarvel, que je rencontrerai plus tard tous ces écrivains et ces dessinateurs chez François Corteggiani ; c’est grâce à vous que je peux discuter et travailler avec Jean-Michel Nicollet, Caro et Caza, que je me retrouve invité chez Pierre Dubois et que j’ai tant de souvenirs, déjà, à peine accepté parmi tous ! Je vis Pierre Bordage, toujours flanqué de son double, Frank Borzage. J’observai un vigoureux Malpertuis peiner à tendre au lecteur, l’un après l’autre, les deux tomes de la biographie de Lovecraft traduite par ses soins. Quatre paires de solides tentacules lui eussent été d’une grande utilité. J’applaudis à la présence de Romain d’Huissier derrière sa trilogie hongkongaise : je lui dois d’avoir été introduit dans le milieu du jeu de rôle, où je compte maintenant les meilleurs de mes amis – ceux de Vierzon, Lyon ou d’Angers, Swal, Villacampa, et même Fantômette… Je vis Luce Basseterre, croisée dans de petits salons où grouillaient des auto-édités, heureux qu’elle s’en soit extirpée. Je vis des célébrités prises d’assaut par les lectrices blogueuses gourmandes de fantasy. Je vis Estelle Faye et bien d’autres habitués, de jeunes auteurs qui avaient engagé des frais de coiffeur et dont les livres étaient tous ornés d’un bandeau rouge répétant leur nom. Quelle fête ! Quelle défense de cette littérature qui nous est à tous très chère et, dit-on, si peu appréciée en France.
Et mes amis éditeurs ! Quelle joie de les revoir ici, moins brièvement qu’à Sèvres ! Je me précipitai de l’un à l’autre, ému. Celui-ci, où j’avais découvert les mémoires de Pietro Querini, navigateur italien du 15e siècle, naufragé aux Lofoten, à qui je fis croiser Jeanne d’Arc en route pour le pôle. Et cet autre, si désireux, m’avait-il avoué par mail, de me saluer ici, aux Imaginales. Tous ces acteurs d’un milieu dont je venais d’emporter les suffrages avec mon roman !
Mon roman, tiens. J’allais au stand de son éditeur et je le vis, avec sa belle couverture, à côté d’autres, tout aussi jolis que le mien. Je vis Melchior Ascaride et Nelly Chadour, Nathalie Dau et Sara Doke ; je vis Karim Berrouka, Sabrina Calvo, d’autres amis, Thomas Geha et Stefan Platteau ; j’en vis un grand nombre au cours de la journée, arpenter de long en large le plancher toujours aussi bruyant et cela me rappela la scène de patins à roulettes dans Les portes du paradis, mais aucun ne me vit passer et le soir venu je me retrouvai aussi seul que Kris Kristofferson, dans les ombres grises de la tente uniquement visitée par un vigile et son chien. Je profitai d’une brève absence de l’homme pour discuter avec l’animal, un bas-rouge aux oreilles pointues. La pauvre bête souffrait des babines ; je lui desserrai subrepticement la muselière. Elle m’en remercia.
« Demain », me dit-elle en entendant mon estomac grouiller, « je te garde un peu de mes croquettes.
— Je t’en remercie, lui dis-je. Le prix est doté. Dès que la municipalité m’aura rétribué, je t’enverrai un colis par Chron-os-post. »
Il jappa, je réfrénai sa joie en lui apprenant qu’il lui faudrait attendre trois mois au moins. Je l’entendis pousser un bref gémissement de dépit. Son maître revint, ils continuèrent leur ronde à travers le parc.
Le lendemain, je décidai de me manifester un tant soit peu. Je n’étais pas venu pour rien. Après tout, j’étais le lauréat et si, hier je trouvai un amusement à ce défaut d’organisation, non, à ce caprice non désiré dans l’élaboration de l’événement, je fus, éhontément sans doute, sensible à l’occasion manquée, à la maladresse conclue par l’absence du lauréat. Je comprenais bien que mon amertume passagère pèse peu en regard des multiples tracas générés par la mise en place d’un tel festival. Néanmoins, j’eus envie qu’on me voie. Bien célébré, un prix peut décider de l’avenir d’un écrivain. Élire un roman et l’ignorer – lui et son auteur – dans le même mouvement pourra paraître absurde. Ils ont leur prix, ils ont leur affluence, ils négligent le facteur humain, m’aurait doctement dit le chien du vigile – pour lequel, assurément, les mots facteur et humain acquièrent une tout autre résonance qu’à mes pensées passagèrement égarées sur une voie amère et fâcheuse.
Je vins donc sous la tente pour ma dernière journée, car il me faudrait prendre la route dans l’après-midi si je voulais honorer mon invitation à Sens et réceptionner comme il se doit Laurent Whale.
J’y vins, les y vis tous, plus sollicités encore que la veille, qui échangeaient entre eux, déjà, les souvenirs de leur première soirée passée ensemble (le soir, j’étais retourné chez ma charmante veuve après avoir dégusté une pizza dans un routier près d’une usine de papier). Je les enviai, assurément.
Je déambulai parmi la foule. J’entendis certains demander : Où est le lauréat. Qui est-ce ? N’est-il pas là ? N’a-t-il pas pu venir ? A-t-il été empêché ? J’entendis même : A-t-il décliné l’invitation ? J’eus beau m’arrêter et tenter d’expliquer, on ne m’entendit pas et de tous les pas résonnant sur le plancher seuls les miens ne produisaient aucun bruit.
L’esprit confus, j’en vis même qui tout comme moi n’étaient pas là. Je vis bière en main, Brice Tarvel et Danièle, et Serge Lehman et tant d’autres, je vis des Savanturiers errant comme autant de scaphandrionautes dans les brouillards de Vénus et formant un merveilleux ballet, je vis Guy Costes (ah non, je le vis, mais il était bien là !). Je vis même Green Tiburon et Harry Dickson, Scelerata, Diane d’Aventin et Sélénex, le capitaine Furioso et la Belle Gittan surgir çà et là avec une vivacité de feu follet ! Qu’ils soient ignorés me remua les sangs. Je m’emparai des livres en attente de dédicace et les brandis dans un geste animé de plus de fièvre que j’en voulus mettre. Diable ! je tentais benoîtement d’être visible ! Je gigotai devant les organisateurs, je décoiffai Stéphanie Nicot, je tirai le nez d’un élu, je tourmentai les bénévoles — sans résultat aucun. Tout au plus prit-on pour du vent les moulins de mes bras et redouta-t-on la survenue d’un orage. Il est vrai que la tente s’agita, que le parquet craqua, que les gobelets de bière se couchèrent sur le comptoir de la buvette. Dans le parc, mon ami chien lâcha un rauque ouaf, je ne sus s’il me rappelait à l’ordre ou s’il m’encourageait. La tente se gonfla d’un vent fâcheux, les livres s’ouvrirent brusquement, les bandeaux portant le nom des auteurs vinrent se coller à moi tout à fait comme si j’en eus été déraisonnablement gourmand !
Me voici, avançant les bras levés, aveuglé par les bandeaux comme une momie par ses bandelettes ! Je ne vois plus rien, je perçois des cris, des hurlements, la toile qui se tend, claque et se déchire, les armatures qui branlent, le vent qui renâcle comme un dragon mortifié d’être chèvre au piquet ! Je titube au hasard parmi la foule-houle, sens qu’on me frôle, on cherche ma main, on la prend, oh ! comme ce contact m’apaise ! Des doigts, j’écarte les bandelettes de mon store de papier, je coule un regard. Qui me tient ainsi ? Aux yeux de qui suis-je devenu apparent ? Je reconnais Magdala, mon héroïne d’argile et d’osier. C’est à mon tour d’être l’invisible égaré et c’est elle qui me porte secours, tout à fait le contraire de mon histoire ! Je lui en sais gré, elle me tire, elle me pousse dans le parc tandis que sur nos talons la Moselle grossit méchamment. Je chancelle et sème mes bandeaux-bandelettes en passant devant les projecteurs. Nous rejoignons mon automobile, je m’y réfugie, les cimes du parc oscillent, nous filons, je file de là vélocement, il est déjà 3 h, je dois être rendu avant la nuit pour accueillir le Whale à la maison !

§

Le samedi après midi, tandis que nous autres, auteurs, nous acheminons vers le marché couvert de Sens, la libraire, qui sait pour le prix et pour les Imaginales, m’informe qu’un orage a, la veille, grossi la Moselle et qu’une brusque crue a brièvement troublé le déroulement du festival, emportant même avec elle de paisibles ruminants qui paissaient en amont.
« Vous avez bien fait de ne pas en être, finalement, il y a eu quelques blessés, dont deux mordus par le chien d’un vigile. Mais ce n’est pas tout, ajouta-t-elle, on dit avoir aperçu, au plus sombre de l’orage, une sorte de momie d’une taille gigantesque, recouverte de bandelettes rouges, grandir et errer dans le parc. J’espère que nous ne serons pas importunés par une créature pareille ici ! »
Une momie ? Je trouvai la farce peu élogieuse envers son principal instigateur.
« Non, pas une momie, un spectre, affirmai-je en clin d’œil à Fritz Leiber. Un spectre hante désormais les Imaginales ! »

© Robert Darvel & Le Carnoplaste, mai 2019

Pas une momie, un spectre !

JOURNAL 2019 / semaine 20

lundi 13 mai

Lu Turlupin de Leo Perutz, qui s’amuse beaucoup : — Ce que vous appelez l’ordre, dit M. Gaspard, l’air songeur, c’est ce que j’appelle le règne violent de la loi du plus fort. A qui profite-t-il, cet ordre ? Aux douze cents brigands qui, avec l’accord du roi, ont partagé entre eux les charges et les fonctions, comme tout le bonheur et tout le bien-être.

mardi 14 mai

Le propre d’un écrivain est d’exprimer. J’ai exprimé un dépit. Si un prix ne sert à rien, s’il a peu d’incidence commerciale, sans mise en place ni bandeau il n’en a aucune – un bandeau ! des salons pour écouler les bandeaux ! – C’était une figure-gigogne : tu apportes un prix à ton éditeur, tu demandes un bandeau, une mise en place, il te dé-sa-mi-fie sur facebook. A-t-on jamais ouï pareille idiotie ? Il se désengage d’un salon où nous sommes tous deux invités comme auteurs.

Vu Dragged Across Concrete (quel titre épatant !) : long, lent, un brin grotesque, mais prenant.

mercredi 15 mai

Invité à Tonnerre en septembre par Fred Morwen Malvesin : mon bouquin (lauréat du grand prix du roman francophone aux Imaginales, mazette !) sera-t-il au moins encore disponible ? Partant de l’adage qui dit qu’un prix littéraire ne fait aucunement vendre, on œuvre pour que le prix littéraire ne puisse absolument pas être distingué, mis en place et vendu. Je le répète, car je suis énervé. De plus, aux Imaginales, il y avait des écrivains nordiques, dix occasions pour moi de créer des liens.

Un autre plaisir de lire Marelle et ses chapitres dans un ordre aléatoire est qu’on ne sait pas où on en est, ce qu’on a lu, ce qu’il nous reste à lire.

Les romans réalistes ont très peu à voir avec la réalité du monde, ils se rêvent réalité, on n’a pas à leur opposer les romans imaginaires – qui eux se rêvent imaginaires.

Revenu sur la quatrième version de TMPSDB : 4 chapitres bouclés, cette fois-ci, j’ai la manière.

jeudi 16 mai

Soudain, je me rappelle le sens du mot anamnèse.

vendredi 17 mai

Catherine tond. J’écris.

samedi 18 mai

Revenons du Maquis de Vareilles avec des plants de tomates. Brouettes de fumier de poney récupérées de chez le voisin en échange d’une bouteille de crème de framboise maison.

dimanche 19 mai

Il pleut, lu Le secret de l’Espadon : les poses des personnages et les paysages réellement oniriques font le charme de l’histoire.

JOURNAL 2019 / semaine 20

JOURNAL 2019 / semaine 19

lundi 6 mai

Bon. Ai téléphoné à S. N. Confirmation de ma non-participation au festival d’Épinal (s’il ne fait pas partie des auteurs invités en amont de l’attribution du prix, le lauréat n’est pas ajouté à la liste), mais en revanche, invitation pour 2020. Tel à A-F R : pas de bandeau, pas de retirage, pas de re-mise en place. Pas de nouvelle vie pour le livre, hormis les commandes client en librairie et sur le site éditeur : il n’y a pas d’attaché de presse lié au prix pour s’occuper de faire rebondir l’affaire. Éventuellement, une mise en place du Hélios (avec sticker) à négocier avec le nouveau diffuseur à la fin de l’année. Ai la promesse que la collection Hélios sera travaillée en fonds permanent dans les librairies. Je vais donc devoir faire le vrp régional. Du coup, ai posté le tapuscrit du RDPDLPM à l’Arbre Vengeur et ai relancé David M. à propos du CC. Vu The old man and the gun (David Lowery, 2018) avec Robert Redford (82 ans), Sissy Spacek (69 ans), Tom Waits (69 ans), Danny Glover (72 ans), Keith Carradine (69 ans) et Casey Affleck (138 ans).

mardi 7 mai

Libraires sur Sens, médiathèque de Cerisiers, amis dans la profession :
— le grand prix du roman francophone aux Imaginales ? C’est extra ! Réassort librairies avec bandeau ?
— Non, avoir un prix ne fait pas vendre, puisqu’il n’y a pas d’attaché de presse, donc pas de réassort avec bandeau, rien et de toute manière, positionné au rayon imaginaire, le titre ne se vendait pas, il y a eu des retours importants au bout de deux très longs mois en place chez les libraires, c’est un échec, il y a peu, l’éditeur me glissait avec tact qu’il n’aurait pas dû le sortir, lui – mais quelqu’un d’autre.
— Ah. Et l’éditeur communique dessus, maintenant qu’il est primé ?
— Inutile, le diffuseur ne suivra pas, qui refuse à le repositionner en littérature générale – là où il pourrait toucher un autre lectorat.
— Donc, puisqu’il ne se vend pas, on ne le vend pas ?
— Ne faites pas de mauvais esprit.
— Dites, n’est-ce pas le même argument sardonique utilisé contre les libraires qui démontrent que l’Imaginaire ne se vend pas en supprimant le rayon ?
— Tss tss. Il y aura des commandes de clients, et il est toujours en vente sur le site. Comme tous les autres livres de l’éditeur.
— Zut alors, voilà donc un prix qui ne sert à rien, ou si peu, ni pour le roman ni pour l’éditeur qui œuvre pourtant avec vaillance, affirme-t-il, à proposer et à défendre des textes de qualité ? Il n’y aura donc aucune autre communication que celle de l’auteur, tout heureux, chantant sa joie à ses voisins de hameau et sur les réseaux sociaux ?
— Communication ? Ah, si : c’est écrit en gris pâle sur le site, tout en bas de la présentation du roman, et l’info était donnée en troisième position sur la newsletter de l’éditeur, après le rappel du prix spécial aux Imaginales 2018 (pour saluer un tome 2) et la sortie en poche du prix de la meilleure traduction 2018, toujours aux Imaginales. Je suis le petit dernier, tout fébrile.
— Mais vous serez tout de même à Épinal ?
— Non : le prix et le salon sont deux choses séparées, seuls les lauréats qui étaient invités avant le résultat des votes y sont, du coup.
— Et sur le stand de l’éditeur ?
— Il y a déjà plein d’auteurs et ce weekend-là, de manière sans doute benoîte, je suis sur un petit salon local (et policier). Et, je vous le répète, tout ça c’est la faute du diffuseur, et du salon, et du lectorat de l’Imaginaire, laminé et abêti par d’autres éditeurs qui n’œuvrent pas avec vaillance à défendre des textes de qualité.
— Pas de bandeau, tout de même, c’est triste d’avoir le prix, mais pas le bandeau.
— Je le regrette, c’est joli un bandeau, ça donne confiance en soi, pour les prochains textes à écrire. Pas de bandeau, mais un beau sticker.
— Ah, tout de même, un sticker.
— Oui, l’année prochaine, sur l’édition poche. Ce qui tombe bien : en 2020, je serai donc invité aux Imaginales. Avec un peu de chance, je pourrais saluer le lauréat suivant. Je verrai s’il est plutôt bandeau ou sticker.
Sinon, David M. ne prend pas mon roman CC : il a trop à faire avec ses auteurs pour les deux années à venir (mais il espère me saluer… aux Imaginales). C’est bien ma chance, tiens, de soumettre un roman à un éditeur qui s’occupe de ses auteurs.

mercredi 8 mai

Le fantastique n’est pas un distorsion de la réalité, qui, après un retour à la normale, après le rétablissement, laisse cette dernière avec une indicible empreinte ; à mon sens, c’est un abandon des règles de la réalité, sans explication ni retour, sans appel à une résolution, sans logique, sans cause-miroir ; c’est une redistribution après une mue. La fin d’un récit fantastique n’a pas à proposer de raison, elle n’est pas débitrice auprès de la réalité. Il ne faut pas faire croire au fil d’une logique point-par-point. Il ne faut pas inciter à demander : pourquoi. Il faut faire naître un frisson d’abandon, un frémissement, un renoncement. Là, rien n’est tenu d’obéir. Il n’y a pas de déception, de dépit qui tienne. Lu Kafka sur le rivage (Haruki Murakami) : personnages attachants, écriture limpide. Et fin qui évite tout formalisme logique, qui laisse les choses quelque peu flottantes. Plan définitif de TMPSDB : 18 chapitres, de ces chapitres flottants dont la nécessité narrative se révèle à la lecture du suivant afin de fasciner le lecteur avec un procédé plus amusant que l’abrupt suspens haché des thrillers. Les arts ont-ils été inventés pour qu’à table, on puisse parler d’autre chose que de sa mutuelle ? Pendant des siècles, des millénaires même, force et virilité ont été inséparables. C’est à ce point que dans l’imagination populaire le poids et le poil constituaient des attributs obligés de la force. L’homme fort avait le type préhistorique et additionnait l’obésité, la poitrine frisée et la barbe drue. On ne saurait attribuer trop d’importance à la révolution apportée par E.R. Burroughs avec son personnage de Tarzan. Car Tarzan incarne indiscutablement la force. Mais une force d’un type entièrement nouveau, glabre et agile. C’est le héros juvénile au menton lisse et au ventre plat. En vérité, cette histoire de barbe est une clé. Car, notez-le bien : non seulement Tarzan est impensable avec une barbe, mais il ne saurait pas davantage se raser tous les matins. Mais nous ne sommes pas allés assez loin en parlant de héros juvénile. C’est enfantin qu’il fallait dire. Tarzan n’a pas de barbe et n’aura jamais de barbe, parce qu’il est définitivement impubère. C’est un enfant de dix ans monté en graine et en force. (Michel Tournier, Le bonheur en Allemagne ? – p. 26)

vendredi 10 mai

Quand je lis un thriller, mon cerveau invente et rue pour s’échapper de l’histoire ; quand je lis Cowper Powys ou Cortázar, mon esprit flotte et dérive. Rien n’est plus beau que le chapitre 73 de Marelle. Le concept d’agence de voyage confus : pour ceux qui veulent quitter, s’en fichent de la destination.

samedi 11 mai

Jamais mon « œuvre » n’a été autant inachevée.

dimanche 12 mai

Arlette et Véronique à la Grange. Ai lu, dans Portraits et propos (par Luis Harss et Barbara Dohmann) ceux de Cortázar au moment de la sortie de Marelle : ma journée est toute déconstruite et l’herbe touche le ciel.

JOURNAL 2019 / semaine 19

JOURNAL 2019 / semaine 18

lundi 29 avril

Drôme. Mise en carton de Saint Vallier.

mardi 30 avril

Déménagement de Lisa en Ardèche.

mercredi 1 mai

Sapins, herbe, oiseaux, vaches. Pas de réseau, pas de téléphone. Pas de nouvelles d’Épinal, hé hé. Vu un lézard vert au visage bleu électrique. Non, deux. Endroit calme. Hormis les oiseaux et les grillons. Ici, les arbres poussent penchés dans tous les sens, comme s’ils tentaient de s’éloigner les uns des autres. Vallon, ceux qui vivent sur les pentes ont souvent des fesses musclées.

jeudi 2 mai

Deux drôles de rêves, trop complexes pour être notés, logiques dans leurs moindres détails et d’une agilité de construction qui m’émerveille : il y a à y puiser de merveilleuses solutions narratives. Lu Madame Marie Grubbe de Jens Peter Jacobsen. Vais devoir lire La famille de Grethe-la-Poule de Andersen et dénicher Le voyage souterrain de Nils Klim de Ludvig Holberg. Lu Il est minuit, Charlie Chaplin de Stuart Kaminsky. Peu bavard, pas digressif, mais pas sec, un bon équilibre d’écriture. Pour Ogrur : revoir la narration, retrouver l’enchantement qu’on ressent à imaginer de petits bonshommes gravir des mottes de terre ou traverser un ruisseau, ou camper sur la croûte sèche d’une bouse de vache. Réévaluer le cadre post-apo. Pour TMPSDB : commencer directement par Ed qui entre dans l’ascenseur. Réécrire de manière que chaque chapitre soit une énigme dont la nécessité narrative se dévoile à la lecture du suivant.

vendredi 3 mai

Vu Avengers Endgame au cinéma et en vf : en gros, à voir l’état des rues où personne ne songe à enlever les poubelles et le parking du stade encombré de voitures abandonnées, la moitié de la population mondiale transformée en farine de froment par Thanos sont les travailleurs modestes, les corvéables (les survivants roulent toujours en Audi) ; ensuite, un personnage (Scarlett J.) dit : je n’étais rien, après j’ai eu un job et une famille ; ensuite, il y a une partie de rugby intergalactique avec un gant à la place du ballon ; à la fin, Captain America choisit de se transformer en Clint Eastwood vieux. Quelque chose de dissimulé se dévoile lorsqu’on écrit. Il faut régler sa lecture au rythme du livre : l’auteur abonde de détails, lisons-les un à un, mais la tension narrative doit être mesurée afin de ne pas inciter à l’impatience ; il narre vivement : lisons lentement ; son travail apparaît. Eparcyl et la garantie d’une fosse tranquille : j’ai l’impression de pisser sur la tombe de François Mitterrand. Sinon, du réseau, brièvement, en sortant de la combe où habite maintenant Lisa : Femmes d’argile et d’osier a eu le prix du roman francophone aux Imaginales. Ce malin de Corteggiani le savait : « il n’y a pas de bouquin d’Estelle Faye en lice », m’avait-il dit. Chic ! des lecteurs pour cette histoire qui, bâtie sur la réalité, s’effondre au ralenti puis se fragmente très vite avant de disparaître dans la poitrine d’osier d’une vieille femme. Vu Tic & Tac Rangers du risque, l’épisode avec les zanzipattes et cette réplique prononcée par Tac d’une voix de canard : garçon, la même chose !

samedi 4 mai

Lu Le Dauphiné libéré. Seule la Taxe sauvera le monde, affirme le politique. Imaginons qu’il n’y ait plus de Terre, mais un agglomérat, un amas de politiques agrippés les uns aux autres, qui dérive dans l’interastral en rugissant : taxe ! taxe ! ; l’amas criaillant échoue quelque part au centre de l’univers, il y a un éco-portail cosmique qui l’aiguille vers un trou noir, une recyclerie d’où il ressort sous la forme d’une inconséquente crotte d’antimatière. L’univers secondaire d’une Fantasy pourrait être un monde au vocabulaire limité. Une dame d’ici, la soixantaine, célibataire avec deux chats et un chien, nous glisse que le vin d’ici, le Saint Jo[seph] est couillu.

dimanche 5 mai

Rentré à la Grange, retrouvé les deux chattes. Grêle. Hautes herbes. Maison. Et c’est tout.

JOURNAL 2019 / semaine 18