2020 / chapitre 33

Crash! (J. G. Ballard). C’est tout de même un sacré morceau. Variation (et non épuisement) d’une idée périlleuse et réussie. Rien de dérangeant, rien d’extrême, pas d’écriture voyeuriste ou complaisante pour la déviance explorée. Après avoir été harcelé sans relâche par la propagande de la sécurité routière, c’était presque un soulagement que de se trouver mêlé à un accident réel. (p. 50). la carrière médicale est une porte ouverte à tous ceux qui nourrissent une rancune envers l’humanité. (p. 55). je me suis rendu compte que tout le paysage qui formait le cadre de mon existence était maintenant délimité par un horizon entièrement artificiel. (p. 65). *les unités monétaires d’une circulation nouvelle de la douleur et du plaisir. (p. 155). Une photo d’agence de la voiture accidentée d’Albert Camus avait été considérablement retravaillée. Les termes « arête du nez », « voile du palais » et « arcade zygomatique gauche » figuraient en divers points de la planche de bord et du pare-brise. Plus bas, une zone du tableau de bord étaient réservée aux organes génitaux de Camus. Les cadrans étaient voilés de hachures précises dont la clé se trouvait à gauche, dans la marge : « gland », « spectum », « canal de l’urètre », « testicule droit ». […] L’ensemble était recouvert d’une longue traînée blanche pointillée en forme de V : « sperme ». (p. 157). Clin d’œil à La forêt de cristal : On eût dit que son cadavre était en train de cristalliser (p. 210).

Trahir. Étouffer. Réprimer. L’illégitimité des gouvernements est de plus en plus mise à nu par les catastrophes sociales qu’engendrent la corruption et la main-mise sur l’offre démocratique ; leur réponse ? La mitraille et l’emprisonnement. Leur chute, qui se serait étalée sur une ou deux décennies se condense en une année. L’époque s’accélère. Ce ne sont plus des informations, ce sont des coups de boutoir. L’état du monde trahit qu’il ne subsiste plus que l’expression politique d’une psychopathologie en guise de gouvernance.

L’île de béton (J. G. Ballard). Dispensable. Argument trop fragile pour permettre un roman. une monnaie artificielle de mimiques et d’attitudes. (p. 186).

IGH (J. G. Ballard) Ballard ne se laisse pas emporter par une description lyrique des possibilités offertes par ses thèmes. Il cérébralise un décor, une situation donnée qui ne nécessite pas ou peu d’avancée de la part des personnages. Il est ainsi libre d’aller et venir selon son humeur. Ses histoires n’ont pas à aboutir ni même à épuiser leurs possibilités. Il n’a pas à faire avancer l’intrigue. Il sait alléger ses romans par une logique de progression assez sautillante. Il ne s’appesantit pas sur des détails qui seraient destinés à estomaquer le lecteur, il progresse avec une roublardise elliptique et tranquille. Il n’est pas question de régression barbare. L’humour malveillant, l’empressement qu’on apportait à croire les racontars les plus ahurissants qui illustraient l’apathie des gens d’en bas ou l’arrogance des gens d’en haut, tout cela avait l’intensité des préjugés raciaux. (p. 52). Un nouveau type social allait naître dans la tour, une personnalité nouvelle, plus détachée, peu accessible à l’émotion, imperméable aux pressions psychologiques de la vie parcellaire, n’éprouvant pas un grand besoin d’intimité : une machine d’une espèce perfectionnée qui tournerait fort bien dans cette atmosphère neutre. L’habitant satisfait de ne rien faire sinon rester assis dans son appartement trop coûteux, regarder la télévision avec le son baissé et attendre que le voisin fasse un faux-pas. (p. 59). la tour représentait l’achèvement de tous les efforts de la civilisation technologique pour rendre possible l’expression d’une psychopathologie vraiment « libérée ». (p. 61). dans le genre d’avenir qui se préparait, le chien se révélerait fort utile, […] il posséderait une valeur d’échange supérieure à celle de n’importe quelle femme. (p. 161). A l’avenir, songea Royal, la violence aurait manifestement valeur de communication sociale. (p. 165). IGH n’est pas régressif. On aurait tort de qualifier les grognements des femmes de néanderthaliens : elles répètent, au contraire, les vagissements d’accouchements enregistrés par le gynécologue. (High-rise, le film de Ben Wheatley, par contre, est dispensable.)

Il est encore trop tôt pour parler de futur.

Hameau : nom vernaculaire de lotissement.

L’ensauvagement de la classe dirigeante et la hargne de ses laquais réveille en nous l’envie de tout péter ? Oui, mais bon, se révolter… Patience camarade, time is on our side : je constate que sur les 25 présidents de la République française, seuls quatre sont encore en vie.

[Lorsqu’à force de se tapoter le bout du nez, Valentine eut atteint huit ans, elle me dit :
— Tu sais, Gj, une fois, j’ai écrit un roman. Je ne l’ai surtout pas écrit selon un plan préétabli. Éviter cette approche n’est pas si facile, mais j’ai tout de même réussi à saisir l’émotion qui préludait à mon histoire. C’est très délicat, mais ce n’était pas le plus dur. La vraie difficulté est venue ensuite. J’ai dû veiller à toujours me dérober au plan que le livre tissait de lui-même. Il a fallu que je déjoue ses évidences, ses sollicitations mécaniques, ses solutions narratives qui surgissaient comme l’écho indésiré de codes et d’imprégnations relatives à un genre – tromperies qu’il fomentait par l’entremise de ses personnages ou par l’apparition de solutions clés en main à des situations imprévues. C’était très sournois de sa part. Il a fallu que je reste vigilante, surtout après le chapitre 39. Le chapitre 39 a été le plus incertain, car je m’étais avancé très loin dans l’histoire. C’est à ce point que sont apparues des manières inadéquates de solder l’affaire, des fausses fins, des fins en toc. Je ne voulais pas ressortir de là en ayant achevé ceci alors que je désirais cela.
— Et qu’est-ce que racontait ton histoire ?
La Transformation du Monde en un Caïman Borgne, sa Guérison et son Envol dans l’Interastral me répondit-elle en saupoudrant sa phrase de majuscules.
— Et cette histoire, tu l’as menée à son terme ?
— Bien entendu. Caïman s’est ébroué pour chasser l’humanité qui grouillait sur sa squame et s’est envolé. Mais avant de s’élancer hors du système solaire, me précisa la fillette en me montrant du doigt le ciel nocturne, il a remis la lune – son œil droit – dans l’orbite d’où elle avait sauté il y a très longtemps.
Je la crus sans peine, car, me dis-je, il est vrai que je n’ai pas aperçu le satellite depuis belle lurette.] (Gj Kallenavne, ma troisième rencontre avec Valentine, p. 163)

2020 / chapitre 33

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